Meurtres de pigeons dans un jardin anglais

Je n’avais encore jamais vu aucun des films de Yorgos Lanthimos ; pas même The Lobster qui lui a valu tant d’acclamations voici quelques années. Voilà quelque chose auquel il me faudra remédier, car à défaut d’être instantanément tombé sous son charme avec The Favourite comme j’ai pu l’être de Paolo Sorrentino avec Il Divo ou Alejandro Gonzalez Inarritu avec Babel, je dois bien avouer que le réalisateur grec a une patte, une identité visuelle et narrative des plus plaisantes et bien à lui.


Surtout, Lanthimos dispose d’une qualité rare et à laquelle je suis particulièrement sensible : c’est un baratineur. Attention, ce n’est pas qu’il n’ait rien à dire, bien au contraire, mais il va nous donner l’impression de noyer le poisson alors qu’il sait parfaitement ce qu’il fait. Faux-rythmes, fausses-pistes, faux-semblants, il s’y entend pour tromper son monde et induire le spectateur en erreur.
Ainsi de la prémisse : à l’aube du XVIIIème siècle, une jolie jeune femme du nom d’Abigail Hill se fait recruter comme servante par la toute-puissante Sarah, duchesse de Marlborough, confidente et amante d’Anne I, reine d’Angleterre. À force de ruse et de charme, Abigail ne tarde pas à gravir les échelons, jusqu’à supplanter sa « bienfaitrice » dans le cœur – et le lit – de la souveraine.


Le cadre historique bien particulier nonobstant, cela parait bien classique, n’est-ce pas, pour ne pas dire éculé ? La gentille victime qui prend la place de son bourreau, faisant ainsi bouger l'allégeance et l'affection du spectateur, c'est du déjà-vu... eh bien c’est ce que Lanthimos veut nous faire croire jusqu’à la fin du film, qui vient lentement mais sûrement redistribuer les cartes et nous amener à repenser tout ce à quoi nous venons d’assister. Rares sont les réalisateurs capables de ce genre de retournement, la plupart préférant céder à la facilité du twist – lequel peut être tout aussi intelligent et réussi, mais est par définition si brutal qu’il ne requiert pas le doigté dont Yorgos Lanthimos fait ici preuve.


Ce travail de mystification aurait été impossible sans le trio d’actrices cinq étoiles à la disposition du metteur en scène athénien. Quel plaisir, quel régal des les voir se séduire, se flatter et se tirer dans les pattes (et au pigeon) sous nos yeux ! Il m’est difficile de savoir par qui commencer, car un autre art que Lanthimos semble parfaitement maîtriser malgré sa difficulté, c’est celui d’équilibrer l’écriture et le temps de présence de ses protagonistes. Aucune n’éclipse l’autre ni même n’essaie, conscientes qu’elles sont du travail d’équipe requis pour rendre justice à l’excellence du script, mais toutes brillent de mille feux, tantôt chacun à leur tour, tantôt toutes ensemble.


La règle « à tout seigneur tout honneur » voudrait que je commence par Olivia Colman, mais le scénario évolue de telle manière que je souhaite débuter par Rachel Weisz, une actrice que l’absence de rôles vraiment marquants et le mariage avec Daniel Craig a privé de la reconnaissance qu’elle mérite. Elle est d’une classe folle dans ce film, tour-à-tour cassante et incroyablement digne dans l’adversité. Emma Stone continue quant à elle de prouver qu’elle est l’une des toutes meilleures représentantes de la jeune génération hollywoodienne, et le mélange de candeur et de fourberie qu’elle apporte à la jeune parvenue Abigail, en plus de son charme habituel, devrait la propulser plus loin encore en prouvait qu’elle sait décidément tout faire, y compris adopter un accent anglais tout bonnement parfait !


Et bien sûr, toute fraîche de son oscar de la meilleure actrice, il y a Olivia Colman dans le rôle de Sa « Gracieuse » Majesté la reine Anne. Autant vous le dire, je n’accorde que peu de crédit aux oscars, mais je doute effectivement qu’il y ait pu avoir une meilleure performance d’actrice cette année. Le piège que représentent les personnages fous ou attardés mentaux est un cliché bien connu dans le monde des acteurs, mais Colman évite tous les écueils avec une adresse et une crédibilité stupéfiantes. Habituée de la bande à Ricky Gervais, Nick Frost et compagnie, ses talents comiques n’étaient plus à prouver, mais graduellement, la reine Anne va prouver qu’elle n’est pas que la marionnette pathétique de ses deux favorites. Colman fait évoluer son jeu avec d’autant plus de subtilité que le physique de son personnage se délite, notamment au travers d’une attaque cérébrale qui paralyse toute une moitié de son corps. Le fameux faux-rythme créé par Lanthimos aurait été impossible si son actrice s’était totalement effacée derrière le handicap du personnage, mais tout au contraire, Olivia Colman le fait basculer dans une toute autre dimension. La Favorite est le film d’un grand réalisateur mais c’est aussi un film d’actrices, ne nous y trompons pas.


Je serais même tenté de dire « surtout », car si la copie du casting est parfaite, je ne peux pas en dire autant de celle du metteur en scène lui-même. Le seul bémol avec La Favorite, mais il est de taille, c’est que par moments il m’a semblé long et barbant. On m’opposera que son allure répétitive est voulue, que sa lenteur sur la dernière demi-heure est censée là encore refléter la détresse physique d’une reine bien amortie par la maladie, etc… tout cela est vrai, mais je pense qu’il est possible d’exprimer ces idées de routine et d’inexorabilité de façon plus engageante ; j’ai cité Paolo Sorrentino à dessein, car voilà pour moi un réalisateur qui dit peu ou prou la même chose à tous les moments de ses films, et de la même manière, mais en rendant la chose visuellement plus intéressante et stimulante pour le spectateur, notamment lors de ses innombrables scènes de fiestas dans Il Divo, La Grande Bellezza et Loro. Lanthimos commence pourtant bien et nous gratifie de toiles truculentes… avant de déposer les armes. L’orgie organisée par Abigail au début de la dernière partie du film aurait pourtant été l’occasion parfaite de rompre la monotonie. Bref, je lui reproche de ne pas avoir été assez auto-indulgent. Un grain de folie visuelle supplémentaire n’aurait pas fait de mal.


Mais La Favorite n’en reste pas moins un pavé dans la mare du genre extrêmement sage et codifié qu’est le film d’époque, et la meilleure réflexion sur le pouvoir qu’il m’ait été donné de voir depuis mal de temps, le tout servi par trois actrices hors-normes. Oscar ou pas, courez-y !

Szalinowski
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le 3 mars 2019

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Szalinowski

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