La Petite est la chronique des derniers mois d’une maison close à la Nouvelle-Orléans et plus précisément à Storyville, dans les années 1910. Pour Malle, son film était la vision d’une enfant sur le monde de la prostitution et, en effet, l’auteur refuse tout jugement moral et toute dramatisation afin de filmer le passage d’une fille des jeux de l’enfance à la vente de sa virginité pour devenir une jeune prostituée. Violet suit le parcours déterministe de sa mère, elle-même prostituée, femme confuse qui attend le bon client pour pouvoir s’en aller. Au milieu se trouve Bellocq, photographe ayant vraiment existé, obsédé par son art et vivant au plus près de ces prostituées pour en faire des portraits. S’engage entre ce dernier et la jeune Violet une relation à la fois complice, compliquée et bizarre.
La vision de Louis Malle est difficile à cerner, car il offre une vision charnelle et radieuse de cette maison close où les pensionnaires se sentent épanouies et trouvent une raison de vivre. Il y démontre aussi toute sa passion pour le jazz et pour l’ambiance latine de la Nouvelle-Orléans. Le lieu n’est pas filmé comme un endroit sordide et glauque qui s’appesantit sur la condition difficile des femmes de joie. Au contraire, pour Violet, Storyville est un cocon rassurant d’où ressort une certaine bonne humeur et tendresse, un cocon qui accueille tout type de marginaux sans préjugés sociaux. D’ailleurs, la photographie chaude et ocre accentue cette atmosphère chaleureuse. À cela, on peut ajouter une reconstitution soignée et imprégnée d'une authenticité réaliste, affichant tel quel la routine de ces filles qui accouchent, allaitent et pouponnent entre deux visites. En somme, une sorte de petit lieu-monde, tenu par une matronne portant de l'affection à ses filles et où l'on peut voir également un pianiste noir qui improvise des blues et du jazz dans une ambiance rigolarde, festive et maternelle.
En même temps, le cinéaste n’hésite pas à exposer ce monde qui peut être par moments cruel et qui sacrifie sans merci l’innocence. La scène des enchères en est un bon exemple, car les visages libidineux face à la petite fille dévoilent tout l’écrasement de son innocence, notamment par ce long gros plan sur le pianiste noir, déconfit face à cette situation, et sur lequel on peut lire toute l’injustice des plus faibles et des exclus, piétinés par la loi de l’argent et du sexe. Mais encore une fois, le cinéaste évite toute position morale claire, comme le démontre la relation entre le photographe et Violet, jonglant entre amour sincère, crudité, perversité et relation paternelle. En épousant le point de vue de la petite fille, l’œuvre pointe l’évolution trop rapide d’une fille voulant se comporter comme les femmes adultes qu’elle côtoie depuis toujours.
Ainsi, ce serait le passage de l’enfance à l’âge adulte que filmerait Louis Malle, mais un passage précoce et prématuré, à l’image de la fin où Violet retourne de façon forcée avec sa mère, qui, dans une autre forme de prostitution, s’est donnée à un mari pour avoir une rente financière et une situation confortable. Le cinéaste mettrait donc en exergue l’hypocrisie des mœurs voulant établir une différence puritaine entre les conventions bourgeoises et ce monde clos, prêt à disparaître, composé de braves filles qui y trouvent une forme de réconfort à faire leur métier.