Le titre original du film est Lean on Pete (Faites confiance à Pete) qui est le nom du cheval de course (sur le retour) pour lequel le jeune Charley Thompson, 15 ans 1/2, se prend d'affection et qu'il va sauver de l'abattoir en l'emmenant avec lui quand, juste après la mort accidentelle de son père, il quitte Portland (Oregon) pour tenter de rejoindre sa tante Margy qui habite il ne sait trop où dans le Wyoming, à quelque 1400 km de là.
Lean on Pete, c'est aussi le titre du roman dont est tiré le film. Le scénario d'adaptation a été conjointement écrit par l'auteur du roman Willy Vlautin et le réalisateur du film Andrew Haigh (dont je n'avais vu que le seul 45 ans, sorti en 2015, avec Charlotte Rampling et Tom Courtenay).
L'histoire du jeune Charley qui, accompagné de son cheval et avec, pour tout viatique, une trentaine de dollars en poche, s'en va le long de cette "route sauvage" qui le mènera finalement jusque Laramie, petite ville située à l'extrémité orientale du Wyoming, est certes objectivement touchante, mais elle ne nous touche à ce point que parce qu'elle prend à l'écran les traits et la silhouette efflanquée du jeune Charlie Plummer qui, sous la direction d'Andrew Haigh, joue, avec une sensibilité et retenue extrêmes, un naturel confondant, le rôle de ce jeune orphelin déterminé à échapper aux services sociaux et, contre vents et marées, à retrouver celle qu'il considère plus ou moins comme sa maman de substitution (en fait, la soeur de sa mère). Il n'a pas ses coordonnées ; son père, avant de décéder, n'a pas voulu lui donner son n° de téléphone, mais il finira bien par la retrouver, il en a la conviction et c'est ce qui le pousse à avancer sur la route, malgré la douleur de se retrouver orphelin, son ignorance de la vie, la peur (refoulée) du monde et des autres, la faim, la responsabilité de son cheval (qui lui sert aussi de confident).
Oui, Charley (Charlie Plummer) est touchant. Par sa fragilité, sa timidité, son courage, son obstination à vouloir se tirer du mauvais pas dans lequel il est. Le film dure deux heures, mais on ne voit pas le temps passer. On est avec Charley, on s'attache à lui, s'inquiète pour lui, on oublie que c'est du ciné, que c'est un personnage inventé. Après la première heure et alors que la situation du garçon et de son cheval se détériore lentement, la salle devient plus silencieuse, tous les yeux sont rivés à l'écran. Arriveront-ils à bon port, lui et Pete ? Ou finira-t-il tabassé et violé par quelques junkies de rencontre ?... car la route est sauvage.
Le film est photographié de façon assez virtuose, rappelant ceux de Malick. Alternance de plans semi ou carrément obscurs et de plans lumineux, inondés de soleil. La construction du film est habile, équilibrée et les différents temps et aspects de l'histoire bien développés. Rien n'est superflu, l'histoire progresse sans temps mort avec, là encore, une alternance de scènes bien dialoguées et de scènes totalement silencieuses, pendant lesquelles la caméra ausculte le visage de Charley, déchiffre ses expressions, son regard, ses attitudes.
Le film démontre s'il est besoin toute l'importance d'un casting réussi. Si Charley avait été médiocrement casté, le film aurait pu paraître languissant, interminable. Au lieu de ça, grâce à Charlie Plummer (et peut-être aussi à la façon quasi-amoureuse avec laquelle Andrew Haigh le dirige, met en scène, filme), on assiste à un miracle de justesse dans l'expression d'une sensibilité.
Le film, qui nous aura donné en prime un reportage passionnant sur les coulisses de l'Amérique d'aujourd'hui, ses petites gens et ses laissés-pour-compte, reste captivant jusqu'au plan final. Et véritablement conquis par l'adéquation totale entre Charley (petit Ulysse de ce début de millénaire) et Charlie, le jeune acteur le personnifiant à l'écran, on quitte son siège à regret.
Lean on Charlie (pour votre prochaine toile).