C'est évidemment le générique le plus splendide du cinéma, avec cette déambulation qui semble interminable, entre impatience d'une l'explosion imminente et frémissement pour ceux qui croisent son chemin : le vendeur à la charrette ? le troupeau de chèvres ? les douaniers ? Et surtout ce couple amoureux, droit, élégant, si Américains des 50s qu'on les croirait sortis d'une publicité. Sauf que l'homme, Miguel Vargas, est un Américain du Centre, un Mexicain, "special prosecutor", qui vient de démonter très efficacement un réseau mafieux dont la famille-pieuvre a ses affaires louches des deux côtés de la frontière. Les États-Uniens auraient dû réfléchir quand ils ont volé la moitié des terres mexicaines à leur voisin.
Une voiture qui saute avec un homme et une strip-teaseuse, homme dont la fille entretient un jeune gigolo Mexicain, vite soupçonné du crime, et voilà un policier mexicain en voyage de noces obligé d'écourter sa lune de miel pour résoudre le meurtre. Sauf que les USA ont leur propre champion des affaires compliquées à débrouiller, le roi de l'intuition, celui à qui sa jambe boiteuse souffle toujours le nom du coupable comme un rhumatisant sent venir la pluie : Hank Quinlan. Et dès qu'Orson Welles, qui s'est déjà grimé en Falstaff avec 9 ans d'avance, fait son apparition, tous les acteurs s'effacent derrière, figurants faire-valoir de cette énorme tortue aux paupières lourdes, à la lippe énigmatique, alcoolique abstinent qui se bourre de chocolats, sorte de Topor obèse qui fume d'énormes cigares et claudique sur une canne qui le fait avancer en crabe (pas loin de la fameuse spirale Kinsky).
Si bien qu'en antagoniste intègre, Miguel Vargas ne fait pas trop le poids, au propre comme au figuré. Dans cette tragi-comédie où les principes oscillent comme les lampes qui ne cessent de danser autour des personnages, Charlon Heston est raide et droit comme la Justice et on s'attend presque à lui voir en mains les tables de la Loi mosaïque qu'il brandissait deux ans plus tôt. Sans doute un peu trop gringo pour vraiment convaincre en Mexicain. D'ailleurs "Mike" Vargas a épousé une vraie fille de Philadelphie, Janet Leigh, dont on finira par comprendre, deux ans plus tard, que les séjours dans les motels ne lui réussissent guère. En contre-pied comique, le gang des Grandi est drôle, con et malfaisant à souhait, une famille Dalton à qui il manque Joe pour le cerveau.
Mention spéciale à Marlene Dietrich en tenancière de bordel revenue de tout, à qui revient l'oraison funèbre, comme un pied de nez méprisant à tous les jugement moraux du monde : “He was some kind of a man… What does it matter what you say about people?” A Touch of Evil a la subtilité d'un théâtre qui se passerait dans une ville italienne de la Renaissance, entre ombres et lumières, dans l'ambiguïté d'un Lorenzaccio inversé, grimé en justicier pour mieux tricher, ou bien l'inverse, détective de génie grimé en banal faussaire. Le titre français, La soif du Mal, est à cet égard un déplorable contre-sens, en suggérant un monstre que tourmenterait la convoitise de la transgression. Alors que c'est tout le contraire : c'est la soif du Bien qui dévore Hank Quinlan, et qu'il poursuit jusqu'au bout, par tous les moyens, surtout ceux qui le font passer sur l'autre rive.