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Faut-il être un salaud pour vivre libre ?

Pas évident de savoir sur quel pied danser au sortir de La vengeance est à moi, tant le portrait rugueux qu'y livre Imamura d'un tueur en cavale inspiré de faits divers ayant ébranlé le Japon, est à double vitesse. Entre farce noire pince sans rire et réalisme morbide qui remet violemment en place le goujat qui se serait laissé aller à sourire, le bonhomme livre un film exigeant, mais non moins fascinant, pendant lequel il est bien délicat de poser ses états d'âme.


Lorsqu'il pointe du doigt le poids criminel de la pensée traditionaliste qui gangrène son pays, celle-là même qui condamne les femmes à devenir des esclaves choyées par des maris à la main leste, quand elle ne réduit pas un pauvre père pêcheur à courber l'échine devant son fils, il ne mâche pas ses mots. De même qu'il rend limpide la considération qu'il a pour le discours étriqué des regroupements religieux quand ces derniers transforment leurs fidèles en zombies malheureux tout juste bons à culpabiliser. Faut-il forcément renoncer au bonheur pour être digne de considération?


S'il est évident que cette charge violente nourrit une volonté de comprendre ce qui a pu motiver la crapule au centre de l'ouvrage, ou tout au moins ce qui pourrait expliquer la violence radicale de ses agissements, elle n'est jamais présentée comme étant un début de réponse satisfaisante. Au contraire, en isolant Iwao Enokizu de ses semblables, en en faisant un être à part, une entité qui se serait désintéressée de tout ce qui régit la société dans laquelle il vit, n'écoutant que ses pulsions, Imamura se garde bien de rendre légitime les agissements de son psychopathe. On pourrait même penser qu'il l'utilise comme un contre argument à sa propre thèse : si les hommes méritent sans doute plus de latitude, des bases élémentaires d'un savoir-vivre en communauté sont indispensables. Ainsi qu'une capacité de compassion, celle qu'a perdu Iwao, ou qu'il n'a jamais eue. Un personnage bien délicat à mettre en images dont Imamura parvient à conserver l'ambiguïté d'un bout à l'autre de la séance en le rendant tour à tour amusant, voir sympathique, puis profondément détestable.


Mais pas seulement. Si le portrait qu'il compose réussit à trouver sa dimension, c'est aussi grâce aux personnages qui l'entourent. Grâce à ce père hésitant bien décidé à vivre dans la frustration, à sa femme, perdue, qui n'attend que le jour où son salopard d'époux se fera condamné pour espérer, vainement, revivre. Grâce, enfin, à cette jeune maquerelle tourmentée qui le choisit bien maladroitement pour essayer de retrouver un sens à sa vie.


La vengeance est à moi est un film insaisissable dont le propos très premier degrés et les images destructrices ont tôt fait de le classer dans les polars chocs. Et pourtant, dans les silences qui suivent ses mises à mort, c'est un sous-texte riche qui grandit. Entre résignation de l'individu prêt à courber le dos pour pouvoir jouir d'une vie tranquille, impossibilité à composer avec la différence, et vanité des hommes qui ont à cœur de tout expliquer, se déploie l'illustration du cas particulier non envisagé dans une équation destinée à convenir au plus grand nombre, qui pourtant fait plus de bruit à lui seul que tous les autres réunis, bien appliqués, eux, à glisser silencieusement sous le tapis ce qui pourrait faire penser que la pièce est en désordre.


Glaçant.

oso
8
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le 9 juil. 2017

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oso

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