À travers la voix de Hind Rajab, c’est la question du témoignage impossible qui se pose : que reste-t-il quand la douleur d’un enfant devient matériau d’art ? La critique ci-après n’analyse pas seulement le film : elle interroge le dispositif, le statut de l’image, et l’impossible position du spectateur.


Dans la partie supérieure de l’affiche, on nous dit que c’est “le film de la décennie”. Il aura fallu à ces enregistrements traverser toute la machine commerciale pour parvenir jusqu’à l’ouïe du consommateur.


Je m’installe dans un fauteuil sans très bien savoir ce qui m’attend ; je n’ai lu aucun commentaire au préalable, sinon celui de l’affiche, grâce à laquelle je découvre ce film. La séance s’ouvre, le film commence et nous informe dès le générique de quoi il retourne. 

Les acteurs du dispositif et la reproduction d’un centre d’appels, fixent le cadre sur lequel sont tendus les enregistrements.


Sur la toile des enregistrements un motif apparaît, une voix hors champ; la voix d’Hanood. 

 

Dès les premières intonations — et nous sommes biologiquement façonnés pour cela — c’est le film lui-même qui passe hors champ. Émotionnellement, bien des chemins s’offrent à vous, mais cela ne concerne que vous. On est seul dans l’obscurité avec la générosité de l’enfant, qui nous dit toute l’impotence et l’indécence. Peu importe le lieu, la date et l’heure, ça fait déjà trop longtemps que des voix d’enfants s’égosillent en vain, dans le vacarme silencieux de l’histoire contemporaine. La voix unique d’Hanood, non contente de venir couronner une liste trop longue, a la singularité de s’inscrire dans un événement qui dévoile désormais le poids des contradictions, nous rappelant à nous-mêmes. Et aussi sûr que seule l’enfance a la capacité d’énoncer la vérité, elle vous dira très exactement qui vous êtes.


Avec la circonspection cruelle, du lépidoptérophile qui épingle un papillon, sur la banalité du cadre, Kaouther Ben Hania dépose le témoignage d’une voix. La trace d’Hanood, qui dans l’obscurité résonne comme autant de mains en incarnat, sur les parois rupestres de l’Au-delà, dira qui nous étions, qui nous sommes, qui je suis. 


Les efforts renouvelés d’une enfant, pour tendre à l’horizon ce qui fut l’avenir, requièrent - à votre disposition - l’écho de nos mémoires.


Est-ce un film ? Est-ce une guerre ? Est-ce une bombe ? Non.

Juste la voix d’une enfant brisant le cœur de la honte — avec infiniment plus de courage qu’il n’en fallut de lâcheté aux chars pour la briser.


Restent une mère et un frère.


Restent une industrie qui fait feu de tous bois.


Restent les dieux qui prescrivent le pardon mais jamais ne le pratiquent.



Reste la voix de Hind Rajab







scribleguy
10
Écrit par

Créée

hier

Critique lue 7 fois

1 j'aime

scribleguy

Écrit par

Critique lue 7 fois

1

D'autres avis sur La Voix de Hind Rajab

La Voix de Hind Rajab
Sergent_Pepper
4

Enter the voice

Les dispositifs mêlant documentaire et fiction se multiplient ces dernières années : Little Girl Blue de Mona Achache, La Mère de tous les mensonges d’Asmae El Moudir mettent en place un dispositif...

il y a 15 heures

12 j'aime

10

La Voix de Hind Rajab
B-Lyndon
2

Un fantôme sur l'écran

Dans une conférence sur le cinéma donnée en 2004 à des étudiants et récemment publiée, Pedro Costa disait : « Il y a certains films, pour moi, qui sont comme des portes. Ils ressemblent à des portes...

il y a 2 jours

12 j'aime

12

La Voix de Hind Rajab
Tex_AS
5

Le murmure des lamentations

Ouais. Pas besoin d'être grand clerc pour deviner que ça va faire pleurer dans les chaumières du cinéphile dont l'adjectif favori est "nécessaire", qu'il va pleuvoir des statuts de gens exhibant leur...

le 15 nov. 2025

6 j'aime

15

Du même critique

Un monde meilleur
scribleguy
7

Utopie ou dystopie ?

Utopie? Dystopie? Serie qui pose la question de l'incarcération, de son efficacité, de sa justesse, de la justice, à travers la mise en récit d'un projet radical de réinsertion des criminels, sans...

le 7 août 2025

2 j'aime

La Voix de Hind Rajab
scribleguy
10

ART RUPESTRE

À travers la voix de Hind Rajab, c’est la question du témoignage impossible qui se pose : que reste-t-il quand la douleur d’un enfant devient matériau d’art ? La critique ci-après n’analyse pas...

hier

1 j'aime