Œuvre ô combien complexe à concevoir au premier abord, de par la multiplicité des personnages à l'écran, Laissez-passer raconte la période de l'occupation par le prisme du cinéma, en particulier par les conditions de tournage dans la société de production Continentale. Cette firme, d'origine allemande, devait créer des films français prônant des valeurs pétainistes ; or, son directeur, Alfred Greven, qui fut un véritable cinéphile, mit tout en œuvre pour créer des films de qualité, y compris de travailler avec des personnes de confession juive, et dont la plus grande réussite sera Le corbeau, d'Henri-Georges Clouzot.
Le film est vu à travers l'assistant-réalisateur Jean Devaivre, que joue magnifiquement Jacques Gamblin, un résistant infiltré dans cette firme allemande, et dont on voit les conditions terribles de tournages, et on s'amusera de voir certaines scènes de films connus, dont La main du diable, où on aperçoit, de dos, Michel Simon.
Il y a énormément de rôles, ce qui fait que l'histoire est parfois difficile à suivre, mais on sent de la part de Bertrand Tavernier un tel amour dans son sujet, aussi bien dans la cinéphilie que dans les personnages qu'il a pu connaitre, comme Jean Aurenche, qu'incarne Denis Podalydès, que c'est un bonheur de mise en scène. Cette dernière se montre d'une grande fluidité, serpentant le long des studios de tournage, avec quelques moments de suspension où, près de là, les bombes pleuvent...
On voit aussi les difficultés de création, dans tous les sens du terme, où les figurants meurent de faim (au point de manger réellement les aliments durant les scènes de repas), où il faut cacher sa judéité si on ne veut pas être embarqué par la police, et où les scénaristes doivent travailler comme des forcenés pour suivre les cadences infernales de tournage, à l'image de Charles Spaak, joué par l'excellent Laurent Schilling, qui doit continuer à travailler, même en prison, et où les quelques feuilles qu'il écrit concernent essentiellement la nourriture ; le cri d'un homme à travers ses mots...
Il y a aussi un sens du lyrisme, avec cette relation épisodique qu'a Jean Devaivre qu'il a avec sa femme et son fils, qu'il doit cacher en zone occupée, et cette dernière partie formidable où, bien qu'il soit très malade et limite aphone, il doit aller en Angleterre.
Le film met très bien en exergue le combat des scénaristes pour tenter de conserver leur liberté d'expression en ces temps difficiles, parfois au prix de leurs vies. C'est d'autant plus touchant quand, je pense, on s'intéresse au cinéma. D'ailleurs, Henri-Georges Clouzot, bien que souvent cité dans le film, n'apparait jamais, mais on sent tout de même son ombre autoritaire planer sur ses scénaristes.
C'est sans nul doute un des meilleurs films de Bertrand Tavernier, avec une interprétation formidable.