Monsieur le Baron de la Charité et sa pouffe sont sur un canal

Gabin et Delannoy ont tournés six films ensemble : de La Minute de Vérité en 1952 au Soleil des Voyous en 1967. Les deux plus notables sont les adaptations de Maigret, Maigret tend un piège et L'affaire Saint Fiacre. Le Baron de l’Écluse (1960) est une espèce de pendant régressif du précédent (où on évoquait déjà, plus discrètement, les yeux bleus de Gabin), où Delannoy le réactionnaire classiciste verse dans le paternalisme pépère pour bourgeois corps et âme en vacances. Simenon est encore à la source (ou un genre de prétexte), le film étant tiré d'une de ses nouvelles.


Tout le grand jeu est de sortie, avec les dialogues signés Audiard, le scénario co-signé avec Maurice Druon (Les Grandes Familles, Les Rois Maudits) et le casting prestigieux (Micheline Presle, Louis Seigner de la Comédie-Française, Jean Desailly). Tout ce conglomérat n'engendre qu'un produit ennuyeux et légèrement idiot, grossièrement écrit (en plus de quelques défauts de continuité factuels, certaines personnalités ou relations se transforment voire s'annulent subitement) malgré quelques dialogues bien sentis (et quelques petites réflexions de niais blasés sur la vieillesse, le cynisme des amitiés et des mariages). Dans les mots, dans les gestes et dans les faits, ce ne sont que des babillages d'oisifs. Les comédiens sont énergiques, Blanchette Brunoy presque émouvante.


En organisant son retrait, Gabin rehausse la dernière partie, mais la conclusion ridiculise les espoirs autorisés. Un tel final bat des records dans la bêtise en plus de se singulariser par son inanité, foulant toutes les possibilités au profit d'un tranquille entretien dans le rien. Dès le départ, Gabin en monocle manquait de crédibilité ; le seul avantage de son décalage est d'égayer (subvertir ?) les apparences sommairement brutales de son personnage, un aristo déchu se prenant pour un bienfaiteur (monsieur épargne les petits, en restant obstinément rigide et hautain face à eux). Ce qui le rend vaguement odieux c'est cette manie de se prendre pour un esprit libre, en déployant son moralisme avec la même bassesse bien déguisée que les 'politiquement correct' à venir (sur une autre rive).


Le film partage son contentement et ses vues, sans le moindre recul, avec le culot de singer la complexité quand il ne fait que flatter le chaland : en remuant la gourdasse de luxe, observant sereinement le prolo docile dans ses occupations folkloriques ou le petit commerçant dans ses affaires étriquées, ou encore en agitant de lourds sentiments, qu'il ne respectera pas. Sans doute car monsieur est trop indépendant ; à moins qu'il ne trouve là, comme un déchet argenté se prendrait pour un 'anarchiste de droite', un modèle élevé pour cautionner une attitude médiocre (ici, garder un train de vie fastueux malgré le déclassement, tout en se donnant des airs de philosophe partageux, fin connaisseur des vices de l'Homme donnant l'absolution).


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le 10 févr. 2016

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Zogarok

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