Le Chant des forêts pouvait être une ode captivante à la nature, un chant du vivant affranchi de toute lourdeur discursive : il s’enlise au contraire dans une bluette familiale complaisante. Sous couvert de la transmission de l’amour de la nature, le film met en scène trois générations, incarnées par le naturaliste et photographe Michel Munier, son fils, le célèbre réalisateur Vincent Munier, et le fils de ce dernier, Simon Munier, dans une dramaturgie aussi narcissique que pauvre dont l’objectif essentiel, semble-t-il, est de mettre en valeur la petite famille, au prix d’une suggestion que la transmission se fait de mâle à mâle… Le film hésite ainsi entre contemplation, documentaire naturaliste et fable familiale, cette indécision nuisant à sa puissance politique et sensible.
Ce choix est d’autant plus regrettable qu’il saborde la vocation première du film qui était de donner à voir et à entendre la nature dans toute sa splendeur – plus précisément la forêt vosgienne, avec une incursion dans une forêt norvégienne. Sur ce plan, le film est somptueux : les images sont d’une beauté saisissante et dialoguent avec un très beau travail sonore qui mêle les sons du vivant et de la musique (de Warren Ellis pour une part, de Dom La Nena et Rosemary Standley d’autre part).
La splendeur des images tient d’abord à ce qu’elles montrent : le vivant minéral, végétal, animal – y compris humain (les personnages sont montrés marchant, campant, observant, filmant), le tout étant organiquement lié, comme l’illustre le générique final, qui présente pêle-mêle les éléments dans leur ordre d’apparition.
La splendeur des images tient aussi à la forme à l’œuvre, qui confine au travail pictural : outre la rigueur et la cohérence de l’alternance des échelles de plans et des mouvements de caméra, le travail de la photographie est d’une richesse exceptionnelle : les variations chromatiques pouvant aller jusqu'au noir et blanc, les jeux entre flou et netteté (dus tantôt à la variation des focales, tantôt à des choix délibérés de mise en valeur ou d’effacement), les effets de matière et de surface et d'autres effets picturaux font que la figuration (entre impressionnisme et naturalisme) confine souvent à l’abstraction, l’œil se laissant happer par un lacis de lignes, de traits et de textures esthétiquement autonomes. C’est incroyablement réussi, au point d’être souvent émouvant.
La voix de Michel, qui fait aussi partie du chant des forêts, s’intègre bien aux images lorsqu’elle se contente de décrire ce qui est donné à voir et à entendre, aidant alors le spectateur à mieux le percevoir. Mais ces moments sont rares : la plupart du temps, le discours des personnages s’enlise dans une prétention explicative qui le dispute à une indigence étonnante – au regard de la richesse du contenu même du film et du contexte politique qui le sous-tend. À cela s’ajoute une mise en scène des personnages consternante. Sans revenir sur l’ado Simon, hélas ramené à un rôle de faire-valoir des deux adultes, et dont on ne voit pas, du coup, ce qu'il apporte au film, comment comprendre ces ridicules scénettes dans la cabane, où ils conversent, ou dans la forêt, quand ils rejouent la découverte d’un animal ? Comment comprendre qu’ils ânonnent leurs textes en s’efforçant de paraitre naturels au point de faire ressortir une artificialité scolaire jusqu’au risible ?
Je ne parviens pas à voir comment peuvent ainsi s’articuler, dans Le Chant des forêts, le génie des images et du son et le ratage du jeu et du discours des personnages ni comment un film prétendant faire la célébration du vivant lui substitue le récit complaisant de ceux qui le regardent.