Comme pour Un Coupable idéal, c’est au gré d’un hasard qu’Errol Morris a braqué sa caméra sur le cas de Randall Adams, condamné à vie pour le meurtre d’un policier en 1976.
S’intéressant d’abord au surnommé Dr Death, un expert psychiatre ayant envoyé sur la chaise un grand nombre de condamnés en assurant à la barre qu’ils étaient dangereux et prêts à récidiver, le documentariste tombe sur cette condamnation qui hurle l’investigation bâclée et partisane.
Le film qui en découle est une enquête en bonne et due forme, sorte de miroir inversé du dossier d’accusation où sont décryptées une à une les incohérences, les manques et les raccourcis. Témoignage à charge contre le système policier et judiciaire américain, c’est aussi une galerie de portraits criants de vérité : les flics assurés de leur impunité, l’accusateur repris de justice notoire avouant progressivement avoir fait tomber un pauvre gars rencontré par hasard, ou ces témoins qui reconnaissent volontiers avoir dit ce qu’on avait envie d’entendre. Au milieu des entretiens, Randall Adams, dans un langage posé et avec une lucidité proprement effrayante, raconte son histoire, celle que la justice n’a jamais voulu entendre.
L’accumulation est proprement accablante, et fait un état des lieux sans concession d’un système malade, répondant aux injonctions visant à satisfaire la population avide de condamnations à mort, Adams rentrant dans les critères alors que le réel coupable, âgé de 16 ans au moment des faits, y échapperait, et protégé par une communauté qui voit en lui un gentil wasp quand le suspect semble moins fréquentable.
Comme nous sommes aux USA, l’improbable se fait à la fois pour le pire et le meilleur, et Le Dossier Adams peut se targuer de figurer dans la très sélective liste des œuvres d’art ayant contribué à influer sur le réel. L’enquête proposée, et révélant au grand jour les aveux de plusieurs menteurs, a alerté l’opinion et conduit à la libération de Randall Adams.
Cette conséquence est d’autant plus remarquable que le documentaire s’illustre aussi par la singularité de son traitement : en alternance des témoignages bruts face caméra, Errol Morris propose un travail formel très élaboré, à grand renfort d’images d’illustration, de gros plans symboliques et de figures de style (comme ce retour récurent d’un gyrophare plein écran). Et puisqu’il s’agit de mettre en image, autant le faire intégralement. La fameuse scène du meurtre sera ainsi reconstituée de manière à clarifier la démonstration, et sera modifiée à chaque fois qu’un témoin en donnera sa version, jusqu’à une sorte d’écœurement qui montre bien le mauvais rêve que vit au quotidien le prévenu.
Comme si le recours à ces artifices, à ces séquences illustratives étaient les plus à même de redonner à la vérité sa place dans la réalité. Dans un monde aussi accro à la fiction que les USA, la démonstration est édifiante, surtout lorsqu’on apprend que les droits issus du film ont brouillé le réalisateur et Adams, recouvrant d’une chappe de désillusion la jolie brèche qu’ils avaient creusée dans le système…
(7.5/10)