La première fois que j’ai vu ce film, je devais avoir 12 ou 13 ans. J’étais complètement passé à côté, évidemment. Ce film parle avec force mais avec également beaucoup de finesse et d’élégance d’une souffrance qui échappe complètement à l’esprit et au cœur d’un gamin de 13 ans, celle du temps qui a d’ores et déjà passé, celle de voir son monde s’éteindre doucement mais sûrement.


Le guépard, Don Salina (Burt Lancaster), est témoin d’une époque en transition . Son univers ne se lézarde plus : il s’écroule. Il parvient à en maintenir quelques aspects en acceptant les inéluctables changements (“Si nous voulons que tout reste tel que c'est, il faut que tout change”). La sublime langue de Giuseppe Tomasi di Lampedusa accompagne de bien belles scènes déclarant l’amour pour la Sicile, mais également la désillusion du personnage de Don Salina devant le cynisme ou la bêtise, à tout le moins la naïveté des plus idéalistes ainsi que des plus hypocrites face à une situation politique nouvelle et complexe à appréhender.


Le scénario (de Suso Cecchi D'Amico, Pasquale Festa Campanile, Enrico Medioli, Enrico Medioli et de Luchino Visconti) garde parfois intactes de nombreuses répliques que l’on trouve dans le roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. “Ah! L'amour! Du feu, des flammes pour un an, de la cendre pour trente!” “Ils viennent nous apprendre les bonnes manières mais ils ne pourront pas le faire, parce que nous sommes des dieux. Les Siciliens ne voudront jamais être meilleurs pour la simple raison qu'ils se croient parfaits : leur vanité est plus forte que leur misère.” “Nous fûmes les Guépards, les Lions ; ceux qui nous remplaceront seront les petits chacals, les hyènes et tous ensemble, Guépards, chacals et moutons, nous continuerons à nous considérer comme le sel de la terre.”


À la beauté du style littéraire, très poétique et lyrique du scénario répond celle des images. Luchino Visconti met un soin très amoureux à élaborer de véritables tableaux de maître. Certains plans sont irrésistibles. Couleurs, mouvements, cadrages forment un tout par moments virevoltant, très souvent contemplatif. La mise en images rend admirablement hommage à la Sicile, ses lumières, ses ocres paysages, l’antiquité de ses villages, la sensualité qui s’en dégage comme son aridité.


Film poème, film peinture, film histoire, film nostalgie, film existentiel, Le guépard est porté également par de très bons comédiens.


Burt Lancaster est immense. Sa stature, l’intelligence de son jeu tout en subtilité servent la noblesse d’âme de son personnage. Il impressionne. Sans doute que ce rôle a rencontré cet homme, cet acteur au bon moment. L’incarnation est parfaite.


J’ai envie d’évoquer un rôle secondaire, celui du Père Pirrone (Romolo Valli) en confident confesseur, ami. Le comédien joue très bien. Il a quelques scènes remarquables pour bien comprendre le fossé entre les classes sociales mais en illustrant aussi liens indéfectibles inhérents.


Autre acteur étonnant, Paolo Stoppa joue avec beaucoup de maîtrise l’arriviste Don Calogero Sedara, d’une vulgarité sans nom, qui a toute sa vie travaillé à atteindre des sommets dont il est bien en peine d’entendre les nuances. À la fois abjecte par sa bassesse, sa rusticité, surtout sa propension mielleuse à feindre, avec une grande obséquiosité face aux puissants pour essayer d’atteindre leur niveau d’élégance, le pauvre déborde de son pantalon. Le grotesque, le déplacé, l’inapproprié laissent apparaître sans même qu’il s’en rende compte la réalité de sa basse extraction dans des moments qui lui échappent naturellement, lorsqu’il est tout à son bonheur d’être parmi les grands aristocrates qu’il idolâtre. L’acteur joue tellement bien de ces ambiguïtés, cette hypocrisie et le ridicule pathétique qui en découle.


Parmi les jeunes de la distribution, Alain Delon et Claudia Cardinale jouent bien la classe du futur, la génération qui construit l’avenir, les nouveaux guépards, une partie encore pure. Angelica (Claudia Cardinale) est très complexe à apprivoiser, plus cynique peut-être que Tancrède (Alain Delon), plus naïf, maîtrisant davantage sa carrière politique que ses sentiments encore fragiles. Leur caractéristique essentielle est la jeunesse qu’ils incarnent évidemment à merveille, en aiguillon et miroir pour Don Salina. Ils évoquent sa propre jeunesse, tout son propre parcours, ses élans de vie passée.


Le vieux bonhomme va encore au bordel, s’émeut devant la beauté rayonnante d’Angelica, peut s’emporter à l’occasion, tempêter, mais le temps le rattrape de plus en plus souvent : un malaise comme un mauvais présage, une santé défaillante, déjà, lui rappellent que son tour est passé.


Le guépard est un film superbe en majuscules. On ne peut mieux trouver que ce vocable « superbe » pour résumer la flamboyance, l’éclat et la magnificence de ce film, ses thèmes, ses héros déchirants, cette immuabilité du temps.


http://alligatographe.blogspot.com/2018/12/il-gattopardo-visconti-lancaster-delon.html

Alligator
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le 8 déc. 2018

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