Le sang perle sur son visage, la berceuse s'élève une dernière fois, et le silence s'installe, glaçant. Le Labyrinthe de Pan est un film qu'on ne quitte jamais vraiment. Il s'accroche à la mémoire comme une épine dans la chair, il obsède, il hante, parce qu'il raconte quelque chose qu'on préférerait ne pas savoir : que l'enfance ne se perd pas, elle se tue. Qu'on ne grandit pas, on est brisé. Et que l'imagination n'est pas une fuite, c'est une façon de survivre à ce qui, autrement, nous détruirait complètement.

Guillermo del Toro situe son conte dans une Espagne de 1944, exsangue, occupée par ses propres vainqueurs. Le franquisme n'y est pas un décor historique : c'est une condition atmosphérique, une pesanteur qui imprègne chaque plan, chaque regard, chaque silence entre les personnages. Dans ce monde-là, une enfant cherche un refuge. Ofelia n'a plus d'innocence à perdre, seulement l'espoir vacillant que quelque chose, quelque part, lui appartienne encore. Ce qu'elle trouve sous terre n'est pas une consolation. C'est un miroir. Et ce que ce miroir lui renvoie n'est pas plus doux que ce qu'elle fuit.

C'est la décision fondamentale du film, et celle qui le distingue de tout ce qu'on appelle ordinairement le cinéma fantastique : le labyrinthe n'est pas une échappatoire. Les épreuves qu'Ofelia y traverse ne lui offrent pas de réponses, elles lui arrachent des illusions. L'arbre creux où se tapit un crapaud obèse n'est pas une aventure, c'est une descente dans quelque chose de viscéral et de répugnant, l'image exacte de ce que l'oppression fait aux corps et aux âmes qui la subissent. Le repas interdit dans la salle souterraine, où veille le Pale Man, cette créature dont les yeux sont dans les paumes et qui dévore sans voir, sans entendre, est la métaphore la plus précise que le cinéma ait jamais donnée du pouvoir autoritaire : une faim insatiable qui ne reconnaît pas ce qu'elle détruit. Et le labyrinthe lui-même, ultime énigme où les pierres semblent retenir le souffle des siècles, n'est pas une promesse de sortie. C'est une question posée sans réponse garantie.

En face d'Ofelia, il y a Vidal. Capitaine, mari, beau-père. Un homme qui n'a pas besoin de monstres autour de lui pour être terrifiante, parce qu'il est lui-même la version la plus froide et la plus réelle de tout ce que les créatures du labyrinthe symbolisent. Sa violence est sèche, mécanique, dépourvue de la moindre jouissance, ce qui la rend plus insupportable encore. Il ne hait pas : il ordonne. Il ne punit pas : il corrige. Et c'est cette absence d'émotion dans la cruauté qui fait de lui le vrai monstre du film, bien plus que le Faune aux yeux insondables ou le Pale Man aux mains aveugles.

Del Toro, pourtant, refuse de séparer ses deux mondes. Il les fait saigner l'un dans l'autre. La clé recrachée par le crapaud se retrouve entre les mains d'une résistante. La dague volée dans un rêve devient une arme dans le réel. Chaque symbole fantastique a son pendant sanglant, chaque épreuve onirique son écho de chair. Cette porosité n'est pas un procédé stylistique : c'est une thèse. Le film dit que l'imagination et la résistance obéissent à la même logique, que croire à quelque chose d'impossible est peut-être la seule façon de tenir debout quand le réel est intenable.

Et Ofelia tient. Frêle, vulnérable, seule dans un monde qui ne lui a rien promis et n'a rien tenu, elle avance portée par une foi que personne ne peut lui prendre parce qu'elle ne se voit pas, ne se mesure pas, ne se démontre pas. Jusqu'au choix final. Jusqu'à cet instant où l'ultime épreuve n'est pas de vaincre un monstre ni de résoudre une énigme, mais de refuser d'obéir. De protéger ce qui est innocent au prix de ce qui était promis. C'est là que le film dit ce qu'il avait à dire depuis le début : la résistance la plus radicale est parfois la plus silencieuse, et l'acte le plus subversif dans un monde de violence est de maintenir quelque chose d'intact en soi, coûte que coûte.

Alors la lune brille. Une porte s'ouvre. La berceuse reprend. L'image est double, comme tout le film l'a été. L'une raconte la chute, l'autre l'élévation. Laquelle est vraie ? Del Toro ne répond pas, et c'est sa dernière générosité : nous laisser choisir ce que nous sommes capables de croire. Ce qu'on emporte en sortant de la salle n'est pas une certitude mais une question, et peut-être une permission. Celle de croire encore, même quand le monde nous en donne toutes les raisons de ne plus le faire.

On ne sort pas indemne du Labyrinthe de Pan. On s'y perd. On y pleure. Et, peut-être, on y croit.

LIAMUNIX
10
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à ses listes Top 10 Films et Les films avec les meilleurs méchants

Créée

le 20 févr. 2025

Modifiée

le 15 mars 2026

Critique lue 23 fois

LIAMUNIX

Écrit par

Critique lue 23 fois

1

D'autres avis sur Le Labyrinthe de Pan

Le Labyrinthe de Pan

Le Labyrinthe de Pan

10

Behind_the_Mask

1476 critiques

Modern fairy tale

Le violon plaintif pleure une dernière fois cette berceuse, lente, bouleversante, d'une tristesse infinie. En réponse aux premiers instants du film, où cette chanson est murmurée, alors que ce visage...

le 12 avr. 2017

Le Labyrinthe de Pan

Le Labyrinthe de Pan

8

Sergent_Pepper

3176 critiques

De l’autre côté du mouroir.

Il fallait bien un labyrinthe pour organiser ce tortueux carrefour entre histoires et Histoire, entre contes et réel. Le labyrinthe de Pan est une odyssée tout à fait passionnante, un double parcours...

le 27 févr. 2016

Le Labyrinthe de Pan

Le Labyrinthe de Pan

6

Hypérion

900 critiques

Le refuge du faune

El Laberinto del fauno est un film bancal. Tentant avec toute la bonne volonté du monde de faire cohabiter un univers onirique de créatures chimériques et une campagne espagnole encore inquiétée par...

le 28 juil. 2013

Du même critique

The Monkey

The Monkey

1

LIAMUNIX

49 critiques

Singement mauvais

Il y a une scène dans Toy Story 3 où un singe mécanique aux cymbales scrute les couloirs d'une garderie sur des écrans de surveillance, les yeux exorbités, les dents serrées dans un rictus permanent...

le 20 févr. 2025

Blanche Neige

Blanche Neige

1

LIAMUNIX

49 critiques

Disneyement nul

Il existe des échecs qu'on peut absoudre. Des maladresses sincères, des tentatives imparfaites qui laissent malgré tout entrevoir une étincelle d'humanité. Blanche-Neige (2025) n'appartient pas à...

le 27 mars 2025

Captain America: Brave New World

Captain America: Brave New World

1

LIAMUNIX

49 critiques

Moribond Cinematic Underworld

Le Marvel Cinematic Universe agonise. Ce n'est plus une opinion, c'est un constat clinique. Et Brave New World, loin d'être la défibrillation qu'on attendait, enfonce un peu plus le clou dans un...

le 13 févr. 2025