La véritable question posée par les derniers films de Jean-Luc Godard concerne moins les intentions de l’auteur que la réception du spectateur.
L’écrin proposé à ses films en dit long sur les conditions de réception presque imposées au cinéphile. Adieu au langage fut proposé à Cannes, où il obtint le prix du jury. Le Livre d’image fut proposé à Cannes, où le réalisateur fut décoré d’une Palme spéciale, qui dit tout en ne disant rien sur cette délicate posture qu’est celle du monde du cinéma à l’endroit d’un de ses supposés génies.
Son dernier collage ne déroge pas à l’esthétique de ses dernières productions, à ceci près qu’il se rapproche davantage du documentaire, là où Adieu au langage engageait des comédiens pour leur faire réciter du texte. Ici, JLG s’en occupe lui-même, dans une voix chevrotante qui fait craindre (ou espérer une partie du public) de le perdre à tout moment, ânonnant des vérités, la plupart tirées des autres (Montesquieu, Flaubert, Bécassine, entre autres, sorte de radotage d’un vieillard cacochyme en osmose avec sa science tremblante du montage et sa façon systématique de couper les montées possibles, notamment en terme de musique. On pourra ainsi gloser sur les vertus de l’aposiopèse comme essence d’un rapport à un monde fragmenté par sa post-modernité, mais laissons les vrais critiques de cinéma s’en gargariser.
Quand le public cannois se presse à une telle projection comme il irait à la messe, qu’il s’endort entre deux explosions qui font brusquement relever la tête de plusieurs rangées, que les conversations de sortie tentent de surfer sur les montagnes russes de l’enthousiasme extatique ou du rejet haineux, on sent irrémédiablement qu’il se passe quelque chose.
La part de mystère inhérente à la création artistique est un trésor. Les plus riches œuvres ne sont pas nécessairement les plus limpides, et la pédagogie n’est pas une obligation contractuelle. Le cinéma, à l’égal des autres arts, se présente à nous comme le font les personnes : il parle, mais cache. Il se présente, mais à travers une façade qu’il s’agit de sonder, qui exige qu’on communique avec lui.
Le cinéma de Godard nous provoque, parce qu’il semble avant tout construit pour nous perdre. Il n’est pas le premier à le faire, mais l’un des seuls à ne donner aucune clé de lecture, à quelques aphorismes près ; des images retraitées, un montage abrupt, un maelstrom qui passe de Daech aux trains, des fleurs aux clichés les plus éhontés (le cinéaste ose tout de même convoquer Arvo Pärt…), une spatialisation du son très technique (et pour le coup, impressionnant dans une salle comme celle du Grand Théâtre Lumière), attestent, au mieux, d’un travail, et, par là même, d’une intention érudite et savante.
Deux options : réagir à l’agression par un rejet catégorique, ou chercher du sens dans l’infinie humilité du cinéphile à qui l’on a bien fait comprendre qu’il se trouvait face à un génie, et qui a appris, dans son catéchisme culturel, que les voix de Dieu sont impénétrables.
Evidemment, il est impossible de réagir à une telle œuvre comme on le ferait aux autres, sur lesquelles l’intérêt porté à un récit, à nos émotions ou notre appétence à la découverte serait récompensés.
Mais la question reste ouverte : suis-je rétif à l’expérimental, et par là-même, un cinéphile borné qui s’ignore ? Suis-je légitime en construisant une interprétation tout aussi hasardeuse que le film, expliquant aux autres ce qu’il y aurait à comprendre, docile cinéphile à la botte d’un démiurge qui se foutrait gentiment de ma poire ? Suis-je lucide en criant ma haine, parce qu’on ne me la fait pas, à moi qui sais déterminer ce qui relève ou non de l’escroquerie intellectuelle ?
Aucune idée. Tout au plus puis-je faire part de ma perplexité, qui mêle l’irritation et des saillies de beauté dans un mélange qui semble tout de même crée à dessein pour perdre et impressionner, donnant cette illusoire et vaniteuse satisfaction à l’exégète auto-satisfait de figurer parmi les élus. Je ne joue pas le jeu, mais j’aime qu’un auteur le fasse, et qu’il continue à délirer, voire que ses fidèles le reçoivent comme une nouvelle parabole contribuant à leur épanouissement culturel. Tancer les admirateurs reviendrait presque à reprocher à un croyant d’avoir la foi, et d’y trouver là de quoi nourrir son existence.
C’est peut-être de cela qu’il s’agit, finalement, et la réception du spectateur sceptique doit se doubler d’une question sur notre posture face aux dithyrambes. On peut largement s’agacer de la pédanterie avec laquelle certains gloseurs nous prouveront le génie qu’eux seuls peuvent nous démontrer, et la mettre au diapason du Tartuffe créateur à l’origine de leur verbiage. Mais c’est là un folklore qui ne doit pas restreindre ce qui se joue réellement dans le travail d’un auteur.
Godard est probablement sincère dans son travail, et un grand nombre de ses adeptes tout aussi spontanés dans leur adoration. Qu’on laisse à l’art la possibilité de déconcerter, de perdre ou de susciter en nous la consternation : c’est aussi là sa force, et le sel d’un élan qui s’affranchit du joug de la lisibilité efficace qui gangrène un monde fonctionnaliste s’adressant à des consommateurs plus qu’à des individus.