Voir Paul Dano incarner un nouvel Homme-Mystère est en soi un délice. Mais loin des comic books cette fois-ci, il s'empare d'un personnage de littérature des plus récents, Le Mage du Kremlin, vu par Giuliano da Empoli, ne datant que de 2022.
Il donne à son rôle sa voix douce et posée, sans un éclat, comme pour mieux se fondre dans l'ombre d'un pouvoir dont il a longtemps tiré les ficelles.
Cette discrétion cadre mal avec les prémices du film, des plus romanesques, lorsqu'un auteur recueille la longue confession de ce personnage vivant désormais en ermite. L'homme qui murmurait à l'oreille de Vladimir Poutine, inspiré en partie de Vladislav Sourkov, devenu Vadim Baramov pour l'occasion.
L'avertissement est immédiat : la figure de Baramov navigue donc entre la fiction et la réalité, tout comme, au sein de la narration de cette confession, il s'inscrira sans doute entre la vérité et le mensonge, pour alimenter sa légende et exalter son influence.
La caméra d'Olivier Assayas en flatte l'aura et la vista, il en filme l'ascension météorique identique à celle d'un Tapie local, des petits boulots aux fonctions suprêmes. Baramov traverse en livrant sa vérité, le public, lui, pouvant se poser des questions sur la fiabilité du récit auquel il prend part.
Mais l'épopée quasi scorsesienne de ce personnage trouble et intriguant, véritable metteur en scène machiavélique de la politique, marionnettiste des oppositions, recoupe celle d'un pays en pleine mutation, de la sortie du communisme aux allures vivifiantes d'une liberté culturelle flashy et avant-gardiste aux développement de la télé-réalité, de la mort de la politique jusqu'à l'embaumement d'une démocratie vidée de sa substance, les images s'enchaînent. Vives, parfois nerveuses, d'un humour parfois décapant ou d'une vérité toujours glaciale et terrifiante.
Tandis que le zoom sur les arcanes du pouvoir et de ses manipulations, entre Gorbatchev, Eltsine et maintenant Poutine dans sa volonté de remettre au goût du jour l'idée d'une Russie souveraine, ne lasse pas tour à tour de faire sourire et d'inquiéter.
Le Mage du Kremlin, véritable kaléidoscope d'une époque, d'un pays, d'un pouvoir et d'un homme dont le mystère ne sera jamais totalement dissipé est un film stimulant, même s'il aurait peut être mérité d'être raccourci. Mais il reste une richesse, d'une certaine forme de ludisme dans ce qu'il décrit, tout en gardant son réalisme dans la description des terribles rouages du pouvoir et des mains qui l'exercent, confiées à un Jude Law étincelant.
Baramov, lui, n'est que de passage, tandis que sa vision anticipant, la transformation en profondeur de la politique, de la mutation de la télévision, d'internet et des moyens de la propagande et de l'instrumentalisation de la vérité, s'inscrit dans une certaine permanence, celle de la conscience des accommodements et de la complicité avec le mal.
Behind_the_Mask, Ras-Poutine.