Le Miroir est un miracle de cinéma. Un film qui dépasse toute catégorie, toute définition. On s’y perd, on y entre comme dans un souvenir qui ne serait pas seulement celui du réalisateur, mais aussi le nôtre. Rien n’y est démontré, tout y est ressenti. Sa beauté, d’une douceur presque surnaturelle, nous enveloppe lentement, jusqu’à suspendre le temps. Tarkovski révèle ce qu’il y a de plus mystérieux et de plus pur dans le cinéma, la capacité à rendre visible l’âme.
C’est l’histoire d’un homme, invisible ou presque, qui replonge dans ses souvenirs au seuil de la mort. Tarkovski mêle les âges, les lieux et les époques et tout se confond : les années de guerre, la campagne russe, Moscou dans les années 1970. Les lignes du temps se croisent comme dans un songe. Le film s’ouvre sur un garçon qui regarde la télévision : sous hypnose, un homme bègue retrouve la parole. Cette scène, anodine en apparence, résume déjà tout Le Miroir : un être qui tente de reparler au monde, de retrouver une voix perdue.
Toutes les scènes du film ont quelque chose de mythique, d’inoubliable. Parmi elles, celle où le plafond s’effondre dans la maison : la pluie envahit la pièce, la mère reste immobile, trempée, ses cheveux plaqués contre son visage. Elle semble tout droit sortie d’un cauchemar, une vision entre la peur, la douleur et la beauté. Cette scène annonce presque l’imagerie des films de fantômes japonais des décennies plus tard. Tarkovski filme l’eau et la lumière comme des forces spirituelles, chaque goutte paraît chargée de mémoire.
Le film est traversé de moments suspendus : l’enfant buvant du lait face à un miroir, les champs baignés de vent, un oiseau qui s’envole des mains d’un homme mourant. Le passé et le présent se répondent, la couleur et le noir et blanc traduisent des états d’âme plus que des époques. Ce qui compte, ce n’est pas ce que les personnages vivent, mais ce qu’ils ressentent : la trace invisible de leurs souvenirs.
Les éléments deviennent des personnages : le feu, la pluie, la terre, le vent. Le film respire, se souvient, rêve à travers eux. Le Miroir n’est pas un récit, c’est une mémoire vivante, la mémoire d’un homme, celle d’un pays, peut-être celle de l’humanité. À travers cette construction libre, Tarkovski invente un langage nouveau, celui du temps perçu, du souvenir qui devient matière. Ses images semblent flotter entre le rêve et le réel. On retrouve des traces de ce regard, de cette lumière, chez Béla Tarr, Malick ou Ceylan et tous ceux qui filment le silence comme on filme l’âme.
Pour moi, Le Miroir n’est pas seulement un chef-d’œuvre, c’est une révélation. Le plus grand film de l’histoire du cinéma. Le plus important, parce qu’il m’accompagne, grandit en moi à chaque visionnage et qui continue encore aujourd’hui, à me rappeler pourquoi j’aime tant le cinéma.