Prenez deux frères russes (Andreï et Ivan), un père mystérieusement réapparu après douze ans d’absence, une voiture délabrée et une île déserte sous une pluie battante.
Bienvenue chez Ciné-Sophia, bienvenue dans Le Retour d’Andreï Zviaguintsev. Un film où personne ne sourit, où le poisson ne mord jamais et où la question de la filiation vous tombe dessus avec la violence d'une bûche de bouleau tombée d'un camion.
Loin du « tout est dans tout » des profs de philo en fin de carrière, le chef-d’œuvre de Zviaguintsev pose un problème ontologique très concret : comment s'inventer une filiation quand l'origine est un trou noir ?
Le Père : la figure christique
Quand ce père débarque dans le lit conjugal, allongé et endormi comme le Christ mort de Mantegna, les gamins comprennent vite que le type n'est pas revenu pour jouer à la console. Pour l'aîné, Andreï, ce père est la Loi incarnée — au sens strict où Jacques Lacan l’entend : une instance symbolique arbitraire mais rassurante, qu’on vénère aveuglément pour enfin sortir du chaos maternel. Pour le cadet, Ivan, c’est une tyrannie injustifiée. Ce père muet, exigeant et cassant pose une autorité sans explication. On oscille en permanence entre le Dieu de l’Ancien Testament (celui qui réclame la soumission pour éprouver ses enfants) et le Léviathan de Thomas Hobbes, dont la seule légitimité est sa brutalité.
L’épreuve du réel
Pour devenir un fils, il faut quitter la maison. Le voyage vers l’île n’est pas une sortie dominicale, c’est une initiation existentielle. Martin Heidegger nous expliquait que l’être humain est un Dasein « jeté dans le monde », condamné à s'éprouver dans la confrontation avec la matière. Chez Zviaguintsev, cette épreuve prend la forme d'une voiture embourbée et de pluies diluviennes. Le père n'enseigne rien, il impose le réel : ne pas manger, ramer jusqu’à l’épuisement, affronter le froid. C'est l'apprentissage de l'existence brute. Du Heidegger, mais trempé jusqu'aux os.
Ivan contre la « servitude volontaire »
C'est sur le cadet, Ivan, que repose la vraie tension politique du film. Alors que son frère aîné sombre dans la servitude volontaire chère à Étienne de La Boétie — acceptant l'humiliation et les ordres absurdes simplement parce qu'ils émanent de l'autorité —, Ivan incarne l'insoumission primaire. La Boétie écrivait dans son Discours que les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. Ivan refuse de s'agenouiller. Son « non » permanent révèle la fragilité de ce pouvoir paternel : si l'enfant refuse d'obéir, le roi est nu, emporté par sa propre rage.
La lutte pour la reconnaissance
Georg Wilhelm Friedrich Hegel avait théorisé la chose dans sa Phénoménologie de l’Esprit : la conscience de soi s’acquiert par une lutte à mort pour la reconnaissance. Ivan refuse la servitude volontaire. Quand son père lui ordonne d’obéir, le gamin pose un acte de liberté existentialiste sartrienne : le refus radical.
La confrontation au sommet de la tour en bois scelle le destin du trio. Ivan découvre alors la tragédie ultime de la filiation : tuer le père (au sens propre comme au figuré) ne libère pas de l’angoisse, mais vous y précipite sans filet
Le secret de l'origine
Le film regorge de motifs bibliques (le pain partagé, la pêche, le bateau qui coule, les sept jours du voyage). Pourtant, aucune réponse céleste ne vient combler le vide. Ce père reparti comme il est venu ne laisse derrière lui qu'un silence assourdissant. La boîte mystérieuse qu'il déterre sur l’île ne sera jamais ouverte.
Zviaguintsev nous offre un ultime MacGuffin métaphysique : devenir le fils de ce père inconnu, c'est accepter de ne jamais connaître le secret de son origine.
Le Retour n’est pas une thérapie familiale du dimanche soir, c’est une tragédie russe sous climat sibérien. Un film magnifique et étouffant qui nous rappelle qu'on ne devient pas le fils d'un homme en l'imitant, mais en lui survivant.