Sorti en 1952, peu avant que Joseph Losey ne s'exile en Angleterre pour échapper aux foudres du maccarthysme, Le rôdeur est un fleuron méconnu du film noir. Scénarisé par Dalton Trumbo (autre victime célèbre de la chasse aux sorcières), il reprend, en l'inversant, l'intrigue d'Assurance sur la mort de Billy Wilder, soit l'histoire d'un couple d'amants qui se débarrassent d'un mari encombrant pour toucher une assurance-vie. Mais ici pas de femme fatale ! La bourgeoise frustrée, incarnée par Evelyn Keyes, n'a rien d une manipulatrice: au contraire, c'est elle qui est entrainée dans une machination aux conséquences funestes par un policier cupide et retors (le trop mal connu Van Helflin, magistral) dont elle a eu la mauvaise idée de tomber amoureuse. Commencée dans la banlieue chic de Los Angeles, cette idylle tragique trouve sa logique conclusion dans une ville-fantôme du désert... D'une noirceur absolue, malgré quelques élans romantiques rapidement brisés , le film impressionne par sa mise en scène au cordeau et l'acuité qu'il porte sur la société de son temps. Trois quarts de siècle plus tard, on se demande comment un scénario qui remet aussi frontalement en cause les valeurs bourgeoises et hypocrites de l'American Way of Life, a pu passer entre les mailles de la censure.