Un fond noir s'éclaire peu à peu, révélant graduellement une image comme une photo émerge grâce au révélateur.
Les images, dans Le sud, ne vont pas de soi, la lumière les sculpte différemment et soudain des sens nouveaux émergent. Comme une photo montrant un instant figé, et puis soudain les souvenirs prennent le relais, et l'image semble s'animer.
Le sud se place d'emblée sous le signe du souvenir. Pour Estrella ce souvenir est celui de son père, de la représentation qu'elle en avait, enfant, puis de son évolution.
Car Le sud est un film sur l'enfance, principalement sur ce moment de l'enfance qui est désillusion de voir que les adultes ne sont pas ceux que l'on croyait. Soit la charnière entre l'enfance et l'adolescence.
Mais ce passage d'un âge à l'autre, c'est aussi celui de l'Espagne, fracturée, hantée par le spectre de la guerre civile. Ce sud que l'enfant en est réduit à imaginer, à l'aide de vieilles images, c'est celui dont ses parents ont été chassés : lui a fait de la prison, elle a dû renoncer à son métier d'institutrice. On devine que le reste de la famille était dévoué à la cause de Franco, alors que lui était un rebelle.
Lui, c'est Agustin, le père, conduisant dans son grenier de mystérieuses expériences, sourcier à la demande, un peu sorcier donc, mais hanté par des événements qui ne s'oublient pas.
Elle, c'est Julia, la mère, qui a fait contre mauvaise fortune bon coeur, et devant l'impossibilité d'exercer son métier d'institutrice, en a profité pour enseigner à sa fille.
Les deux ont vécu les mêmes événements, mais d'une manière différente. Lui, avec son orgueil de mâle, est ressorti brisé comme le chêne de la fable, et ne vit plus que tourné vers le passé.
Elle, avec la souplesse que confère une habitude de la docilité, a plié comme le roseau, et elle craint plus le présent que le passé.
Entre les deux, Estrella, qui connaît des bribes de l'histoire mais n'a pas l'âge de les comprendre, devra faire son propre apprentissage.
Pour tenir bon, elle peut s'appuyer sur une chimère : l'existence de ce sud, qui se pare d'attributs mythiques à ses yeux, ce sud dont est venue telle un bon génie la sympathique Milagros, .
Le Sud, avec ses images magnifiques, est un film bouleversant. Si le sujet a déjà été traité, et le sera à nouveau, le film d'Erice a pour lui la qualité d'interprétation de ses acteurs, y compris enfants et adolescents. Et sa grande finesse d'écriture.
Et au vu de la qualité de Fermer les yeux et de L'Esprit de la ruche, Erice est un réalisateur que l'on aurait aimé plus prolifique.