Legend n'existe pas. Il en existe quatre, de 89 à 113 minutes, qui n'ont ni le même début, ni la même musique, ni la même fin, parce que Milchan l'a produit hors studio pour Embassy et que la distribution s'est coupée en deux, Universal en Amérique du Nord, la Fox partout ailleurs. La forêt, elle, était unique : bâtie en intérieur à Pinewood, sur le plateau 007, qui a brûlé vers la fin du tournage. Une constante traverse toutes les versions. L'accent allemand de David Bennent ayant été jugé pitoyable, Gump est redoublé intégralement par Alice Playten, qui prête aussi sa voix au gobelin Blix. L'argument tient à peu. Une forêt où deux licornes maintiennent le jour. Sous terre, Darkness, qui veut leurs cornes pour abolir la lumière. La princesse Lili, que Jack (Tom Cruise) conduit les yeux bandés jusqu'au ruisseau où les bêtes magiques s'abreuvent, et dont la main tendue vers l'une d'elles gèlera le monde.
Le test de projection ayant échoué, Universal exige un carton défilant qui institue le monde, ses forces et sa loi dans une langue solennelle et embarrassée. Ni le montage européen ni le director's cut ne le portent : c'est un geste de distributeur, et la conséquence est irréversible. La loi posée avant le premier plan, tout ce qui suit ne peut plus que la vérifier, et le spectateur contrôle une conformité au lieu de découvrir un monde. Un imaginaire qu'il faut déclarer par écrit est un imaginaire dont on a renoncé à faire l'expérience. Pour l'anecdote, la version télévisée faisait lire le carton à voix haute...
Ce que les images font à la place, elles le font magnifiquement, et c'est là le dommage. La forêt est éclairée en contre-jour à travers des nappes de fumée, saturée de duvets en suspension et de colombes lâchées dans le champ à l'instant du mouvement d'appareil. Le procédé fonctionne, mais il fonctionnerait aussi bien sur le reste des éléments. C'est un traitement qui ne vient pas de la licorne, qui n'apprend rien sur elle et qu'on pourrait appliquer sans rien changer à n'importe quel objet à vendre. Le film fait la publicité de ces éléments.
Elle a surtout une conséquence optique. Le brouillard, l'étagement des plans et le contre-jour remplissent toute la profondeur d'une matière visible, tandis que les longues focales compriment les strates de végétation et laissent les personnages se déplacer latéralement dans un espace dense et dramatiquement nul. Il n'existe pas de hors-champ dans Legend : le seul lieu que le film garde invisible, le royaume souterrain, a été nommé par le carton et par Jack avant qu'aucune image ne l'atteigne. On passe du marais au palais de glace sans qu'une distance s'inscrive. Une quête sans distance est une épopée sans coût. Un unique plan fait exception, celui de Jack pris sous la glace du lac, seul moment où un corps subit physiquement l'espace, et il dure le temps d'un souffle.
Personne, dans ce dispositif, ne détient le regard. La caméra cherche l'angle qui flatte le décor, non celui qui informe une conscience ; Cruise est cadré comme un élément du paysage et se trouve privé d'intériorité par le simple fait qu'aucune échelle de plan ne lui en concède une. Le seul retrait consenti à la vue dans tout le film est celui qu'un homme impose à une femme : Jack bande les yeux de Lili et se réserve le moment de les lui rendre, plaçant la transgression non dans le fait de voir, qu'il a autorisé, mais dans le geste de toucher, qu'elle décide seule.
Aussi, les règles y sont énoncées oralement par Gump, toujours au moment où l'intrigue en a besoin : ce que la licorne exige, ce que la corne permet, ce qui tue Darkness. Un système de lois qui s'invente à la demande interdit la transgression, et un univers sans transgression possible ne fonde aucune culpabilité. Le film construit pourtant sa mécanique entière sur trois plans : la main qui s'avance, le contact, le raccord sur le mal. Rien dans le monde ne la motive, seul le montage l'affirme, et la curiosité d'une jeune fille se voit imputer la mort de la lumière dans un univers qui ne lui avait fourni aucun moyen de la prévenir.
Le basculement en hiver s'obtient par un cut, sans processus ni durée, et un aveu se loge dans la photographie. Le givre offre des scintillements que la forêt verte n'avait pas, les contre-jours y gagnent en découpe, les noirs en profondeur ; l'appareil désire visiblement la ruine qu'il est chargé de pleurer. La même préférence organise les textures. Les maquillages de Bottin déposent le sens moral sur la peau : les gobelins sont boueux, tordus, édentés, courbés par une tâche ; Lili est blonde, propre, immobile. La difformité vaut indice de malignité, la propreté indice de valeur, morale de classe doublée d'une morale du corps valide, énoncée par des prothèses plutôt que par des répliques, et qui désigne à la seconde où ils entrent dans le champ les corps dont la mort ne coûtera rien au récit. Leur maître, lui, reçoit tout : le rouge, l'échelle des cornes, la contre-plongée du grand hall, un fauteuil vivant qui salive à l'approche de Lili. La vertu se réduit pendant ce temps à une absence de couleur et à une abondance de flou.
Deux séquences savent pourtant ce qu'elles font, et le film les abandonne aussitôt. Oona prend l'apparence de Lili pour obtenir un baiser, posant en une minute que le visage aimé est substituable, dans un récit dont le programme entier consiste à séparer le vrai du faux par la vue ; aucune conséquence n'en est tirée. Et Gump, tuteur moral de l'histoire, parle avec la voix de la créature qui a tranché la corne. Le bien et le mal logent dans la même gorge : quatre montages successifs ont laissé passer la seule idée que le film ait produite.
Le dénouement s'offre une victoire d'éclairagiste : Darkness objecte que la lumière n'existe pas sans son contraire, on lui répond en braquant des boucliers polis vers le soleil. Le bien gagne parce qu'il éclaire mieux. Restent les fins, indifféremment : le couchant, la forêt restaurée, la fille redevenue blonde et blanche sans qu'un plan garde trace de sa traversée ; ou la bague au doigt de Jack, les deux mondes, le retour aux obligations de princesse. Je peine à formuler mon indignation. Je m'arrêter là, j'ai déjà passé trop de temps à réfléchir sur une suite de clichés.