En 2017, l’auteur australien Aaron Blabey lance The Bad Guys, une série de bande dessinée humoristiques pour enfants. L’histoire met en scène un groupe de personnages anthropomorphes souvent perçus comme des méchants dans l’imaginaire collectif qui décident de former un gang pour faire le bien. L’œuvre, pleine d’ironie, de jeux de mots et de scènes burlesques, séduit les jeunes lecteurs par son ton irrévérencieux, ses illustrations dynamiques en noir et blanc, et son message positif sur la rédemption et l’amitié.
Le français Pierre Perifel, réalisateur et animateur ayant fait ses preuves chez DreamWorks Animation, découvre la bande dessinée de Aaron Blabey et est immédiatement séduit par son potentiel cinématographique. Attiré par l’humour subversif et la richesse des personnages, il imagine une adaptation en film d’animation mêlant action, comédie et sophistication visuelle. Il propose le projet à DreamWorks, qui, impressionné par la vision artistique de Perifel et le succès commercial des livres, lui donne le feu vert pour développer l’adaptation.
Pour transposer cet univers loufoque sur grand écran, Pierre Perifel s’associe au scénariste Etan Cohen. Ensemble, ils conçoivent le film comme un hommage stylisé aux films de braquage et de gangsters, avec des clins d’œil assumés à Quentin Tarantino, Steven Soderbergh et Guy Ritchie. Leur intention est de mêler l’humour décalé du matériau original à une esthétique nerveuse et élégante, avec des dialogues rythmés, des séquences de poursuite spectaculaires, et une narration enlevée.
En 2022, The Bad Guys sort au cinéma et le film rencontre un succès critique et commercial grâce à son esthétique inspirée de l’animation 2D et à son approche narrative fraîche.
Ce qui frappe immédiatement, c’est le style visuel résolument audacieux. DreamWorks, connu pour ses films d’animation en 3D très lissés, opère ici un tournant stylistique. Le studio abandonne en partie son rendu habituel pour explorer une animation hybride mêlant 3D et effets inspirés de la 2D. Cette approche donne au film un aspect plus graphique, plus stylisé, avec des textures dessinées, des aplats de couleur, et un dynamisme qui rappelle clairement celui de Spider-Man : Into the Spider-Verse chez SONY. Ce choix artistique offre un vrai cachet au film : il renforce l’humour, accentue les scènes d’action, et donne une identité visuelle forte à l’univers. C’est une direction audacieuse qui, selon moi, rafraîchit énormément le style DreamWorks et montre qu’ils osent désormais sortir de leur zone de confort.
L’influence de Spider-Man : Into the Spider-Verse ne s’arrête pas à l’animation. On retrouve également Daniel Pemberton à la composition, déjà remarqué pour son travail percutant et éclectique sur le film de SONY. Ici, sa partition est plus discrète, mais elle s’intègre parfaitement dans l’atmosphère du film. Ce ne sont pas tant les thèmes orchestraux qui ressortent que l’ensemble de la bande-son : un mélange funky, rythmé, parfois même groovy, qui accompagne à merveille les scènes d’action et les séquences comiques. On sent une volonté de donner au film une ambiance sonore cool, presque rétro par moments, qui colle bien à l’esthétique de film de braquage pour enfants. Ce n’est peut-être pas la bande originale la plus marquante de Pemberton, mais elle sert très efficacement le ton général du film.
Si le film ne rivalise pas avec les intrigues complexes d’un Quentin Tarantino, les constructions élaborées d’un Steven Soderbergh ou le montage nerveux d’un Guy Ritchie, il n’en reste pas moins un hommage intelligent à ce genre de cinéma. Le film reprend les codes classiques du film de casse : une équipe de marginaux aux talents variés, un plan audacieux, des retournements de situation, et évidemment une part de double jeu. Le tout est simplifié pour rester accessible aux enfants, mais le rythme est efficace, les dialogues sont bien écrits, et l’humour fonctionne. Le scénario ne révolutionne rien, mais il coche habilement toutes les cases du genre tout en insufflant une bonne dose d’absurde et de dérision.
L’un des grands points forts du film, c’est sans doute sa galerie de personnages. Les Bad Guys : le Loup, le Requin, le Serpent, le Piranha et l’Araignée, sont à la fois hilarants, expressifs et étonnamment touchants. Chacun possède une personnalité bien définie : le Loup charismatique et malin, le Requin un peu naïf, le Serpent bougon, le Piranha hyperactif, et l’Araignée futée. Ils vivent, bien sûr, les tensions classiques d’un groupe de marginaux : disputes, trahisons, malentendus… Mais c’est aussi ce qui les rend humains (malgré leur apparence animale !). Le film met joliment en valeur les thèmes de la solidarité, de l’esprit d’équipe et surtout de l’amitié, sans jamais tomber dans le pathos excessif. On prend un vrai plaisir à les suivre.
Tout l’univers du film est pensé pour être fun et entraînant. De la ville colorée aux gadgets déjantés, en passant par les scènes de poursuite dignes d’un dessin animé survolté, le film offre un terrain de jeu idéal pour ses personnages. Même le méchant, le Professeur Marmalade, un hamster au sourire mielleux mais aux intentions douteuses, est un régal à regarder. Son apparente gentillesse contraste à merveille avec ses plans tordus. Le film ne se prend jamais trop au sérieux, et c’est justement ce qui le rend agréable à regarder. Et je le redis, l’animation joue un rôle clé dans tout ça : elle donne de la vie, de l’originalité, et de l’énergie à chaque scène.
The Bad Guys est une vraie surprise dans le paysage de l’animation grand public. Sans être révolutionnaire dans son récit, le film séduit par sa fraîcheur visuelle, son ton décalé, et ses personnages irrésistibles. Il témoigne d’une envie, chez DreamWorks, d’innover, d’oser de nouvelles choses, tant sur le plan graphique que narratif. Le résultat est un divertissement intelligent, drôle, et stylé, qui plaira autant aux enfants qu’aux adultes en quête d’un bon moment. Une réussite qui donne envie de voir ce que le français Pierre Perifel et son équipe nous réservent pour la suite.