Sacré meilleur film au Festival de San Sebastian, Les Dimanches est le deuxième film de la cinéaste espagnole Alauda Ruíz de Azúa, remarquée en 2024 pour sa série Querer. On y suit le parcours d’Ainara, une lycéenne de 17 ans qui annonce vouloir devenir religieuse, et les réactions que cela suscite dans sa famille.


Ce moment de bascule, qui rappelle sur certains points le très beau Ida de Paweł Pawlikowski, confronte différents points de vue : celui de la jeune fille, transfigurée mais en proie à quelques doutes quant au renoncement à une vie qui s’ouvre à peine à elle, celui de son père, et surtout de sa tante, athée convaincue qui y voit un endoctrinement dont il faut à tout prix la délivrer.

Le film pourrait à tout moment se fourvoyer dans la polarisation, ou basculer dans un camp par un discours à charge. Même si la cinéaste est athée, la question centrale reste celle de l’écoute de l’autre, et la tentative complexe de s’ouvrir à d’autres choix que les siens.


Avec un grand tact et une direction d'acteurs hors pair, le récit place l’adolescente dans une famille secouée par des mouvements de fond : crise conjugale de la tante, remariage du père veuf, et poids des questions d’argent, d’héritage et d’hypothèque. Le monde des hommes, en somme, est un entrelacs de conflits larvés, de souffrances et de désillusions, auquel pourrait s’opposer l’amour pur et inconditionnel qu’on offrirait à Dieu lorsqu’on répond à son appel.


Toute la question est donc de savoir si Ainara se tourne vers la foi par peur du réel, ou si sa vocation est effectivement une transcendance dont les athées ne peuvent pas prendre la mesure. L’intelligence du film consiste à ne jamais trancher, en opposant systématiquement les tentatives d’influence sur la jeune fille, et montrant que chaque adulte (le père, la tante, le prêtre, la mère supérieure) peut avoir intérêt (financier, prosélyte, d’influence) à la voir s’engager ou renoncer.


Drame intime, privilégiant les intérieurs et les tonalités sombres, Les Dimanches se met au diapason d’une sensibilité en éveil, sans exacerbation. L’entourage d’Ainara, fondé sur les échanges et les débats souvent tendus (très intense échange de la tante avec la mère supérieur), construit un monde profus, où chaque conversation est sans cesse interrompue par une tierce personne. À l’inverse, elle trouve dans l’Église une douceur, un réconfort, un surplomb que le film cherche lui-même à mettre en forme. Dans la beauté des chants de la chorale, qui mêle sacré (Ave Verum) et profane ambigu avec la superbe chanson de Nick Cave, Into my arms, la sororité des religieuses et la sincérité avec laquelle la jeune fille construit un chemin exigeant d’elle un courage, au sens propre du terme, surhumain – ou, selon d’autres, inhumain. Car, avec la même sincérité, la cinéaste filme les grilles, les portes qui se ferment et le regard intensément satisfait d’une supérieure comptant une adepte de plus dans ses rangs. En ajoutant au grand mystère de la foi l’empathie tout aussi sublime d’un regard qui voit une vie terrestre s’éteindre en quittant les siens.


(7.5/10)

Sergent_Pepper
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le 16 févr. 2026

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