Bonjour tout le monde ,
Je vous invite à disserter autour de cette citation de Simone de Beauvoir:
« La femme n’ est victime d’ aucune mystérieuse fatalité : il ne faut pas conclure que ses ovaires la condamnent à vivre éternellement à genoux ».
Et ceci :
« ….Nous nous sommes demandés à quoi ressemble un souvenir. Et , plus particulièrement, un souvenir auquel nous n’ avons plus accès , qui est inatteignable , parce que nous l’avons refoulé .Certes , il arrive que quelques images ressurgissent, nous reviennent en mémoire. Cependant, nous ne parvenons pas à discerner leur nature.A comprendre si ce qu’elles reflètent est la réalité, ou s’ il s’agit d’ un rêve . C’ est précisément cette sensation du « diffus »qui nous a longuement préoccupés , et que nous avons essayé de saisir …. » ( extrait entretien avec Mascha Schilinski).
Voici une grande œuvre cinématographique !
Nous sommes sur le sol allemand , au sein d’ une grande ferme. Une ferme de l’ Altmark plus précisément. Quatre périodes temporelles sur environ un siècle , sous nos yeux sidérés .Nous explorons la simultanéité des temporalités en ce lieu rural. Nous faisons connaissance avec quatre personnages féminins en cet endroit âpre , rude et où le patriarcat fait foi et force de loi inique. Une protagoniste d’ il y a un siècle marmonne « …J’ ai en fait vécu absolument en vain… ».Cet admirable long métrage nous propose de réfléchir sur cette terrible phrase évidemment pesante mais pensée car vécue . Que signifie cette affirmation dans la psyché des femmes , ici et maintenant , et quels sont les effets intergénérationnels qui en découlent? Les échos de la présence du passé , en un lieu qui vit dans un temps plus long , diffusent simplement vers les spectateur.rices attentifs .Il y a longtemps, Trudi , une des personnes suivies, n’ avait d’ autre choix que de survivre. Rien de plus . Rien de moins . Actuellement, encore bien des femmes et des hommes ne peuvent que survivre……. Ce film interroge la transmission, explicite et implicite, des traumatismes dans le sillage de la rivière du temps . Ainsi , cette œuvre cinématographique réussit à nous faire percevoir les légers tremblements , les petits gestes , les brefs regards qui trahissent un souvenir enfoui , comme chez Lenka ! Pourquoi le corps rend visible ce que l’ on voudrait garder secret ? Une oscillation permanente nous plonge dans la beauté des paysages naturels et des ravages discrets mais tragiques qui enchâssent certaines femmes dans une sorte de mi- vie ritualisée et terne .Le rendu visuel s'étoffe avec des plans à la steadycam et même avec un sténopé pour accentuer les sensations d’ étrangeté et de dissociation. Ainsi , chemin marchant , la caméra devient une extension du corps . Ainsi , les quatre voix féminines off sont principalement les quatre protagonistes qui témoignent puis nous informent. Ainsi, Alma . Ainsi , Erika . Ainsi , Angelika et Lenka vivent , survivent plus exactement au fil du temps . En somme , elles deviennent des « sœurs » du même lieu . Des amies du temps passé . Des échos l’ une de l’ autre peut - être .Des sœurs des murmures cinglants des événements écoulés comme une rivière coule en son lit habituel mais pourtant toujours différente car ce n’ est pas la même eau qui vit et passe à tout instant palpitant et étonnant …..Ce long métrage est exigeant . Tant mieux ! Toute spectatrice , tout spectateur est invitée à découvrir le sens profond de ce film et pour cela de le revoir quelques jours après la première contemplation attentionnée et analytique……
« ….Pour Mascha Schilinski, le cinéma est à la fois un miroir et un portail vers tout un univers de sentiments……elle se démarque déjà par sa poétique unique . » ( Savina Petkova / Cineuropa).
Les caméras adoptent parfois un mouvement diffus , volontairement hésitant et délicatement vibrant comme les pas d’ un voyageur spectateur qui pourrait être présent aux côtés de certains des personnages . Ainsi , nous observons que six personnages regardent la caméra , donc nous regardent avec une indéfinissable émotion . C’ est notable .Cela rompt la « règle » de ne jamais retenir un plan où un acteur regarde au fond des yeux des caméras et ,de ce fait, ceux des spectateur.rices.Ainsi Mascha Schilinski rend hommage aux films de Peter Watkins et sa fameuse rupture avec la monoforme filmée , évidemment .
Tout commence au début du vingtième siècle.Quoique…. Une femme marche difficilement. Elle semble unijambiste. Elle trace son chemin avec des béquilles . Tout commence par des photographies sur le bord d’ un meuble antique.Tout continue par une blague de potache ingénue .Les échos du passé glisse ses premiers plans comme on soulève le couvercle d’ une marmite trop longtemps chauffée et sous pression ou le dessus d’ un coffret orné de secrets tenus et oppressants.Ainsi , ces 4 cavalières d’ une apocalypse lente et invisible….Ou bien , plus sûrement , ces 4 vies liées évidemment….Leurs vies se nouent , s’ entrelacent dans ce corps de ferme qui les abrite en témoignant de leurs joies suspendues et de leurs humiliations bien réelles . Alma va sa vie . Erika va sa vie . Angelika va sa vie . Lenka va sa vie . Qu’ est ce que le sens de la vie en 4 échos au même endroit le long du fleuve du temps qui file sans hâte mais sans possibilité de retenir les moments solaires , parfois ? La réalisatrice Mascha Schilinski concentre dix décennies d’ histoire en un entrelacs de souvenirs et de sensations. Ainsi , chaque objet ( par exemple une photographie post mortem d’ une petite fille qui ressemble véritablement à Alma , le sourire forcé et figé d’ Angelika près d’ un drôle d’ oncle salace …) revêt l’ apparence d’ une sorte de clé d’ un mystère de famille , la pesante trace d’ une violence contagieuse et transmise insidieusement de mère en fille .
Les images de cette réalisatrice, insistantes et inspirées, tantôt spectrales, tantôt subjectives mais toujours en mouvement permanent , transforment , peu à peu , les spectateurs en entités voyantes et voyageuses temporelles mais impuissantes face aux péripéties qui scandent cette polyphonie de vie cynique et rigide . Évidemment, nous pensons au Ruban blanc de Michael Haneke , sorti en 2009. Naturellement, nous voyons Tree of Life de Terrence Malick , sorti en 2011. Mais également à Jane Campion, depuis 2002 . Mascha Schilinski renforce cette atmosphère sensorielle par un excellent travail sur le son ( écoulement de l’eau , souffle du vent ,…) dans ce lieu où le format carré de l’ écran rétrécit l’ espace pour souligner le poids mental des us et coutumes patriarcales . Pourtant, dans cette sorte de prison temporelle , des pulsions de vie émergent et fusent . Ainsi Angelika …..Ainsi Alma ……..
Les Échos du passé ne se borne point à écrire et décrire l’ écrasement des femmes en pays et paysage patriarcal.Il en fait une expérience visuelle , sonore et émotionnelle où la splendeur des plans séquences révèle une conscience intime, précoce , presciente du destin qui attend ces 4 femmes , époque après époque. Ainsi , malgré tout , une résilience éclôt puis ose défier pacifiquement l’ invisible poids des habitudes qui dure et perdure trop longtemps .Ainsi , les moments musicaux minimalistes, bruitistes sont comme des contractions de l’ espace temps de ce film aux mille et un messages pour le cinéphile attentif et ravi !
Je vous recommande de lire et méditer le texte de Sandra Jumel , journaliste culture et politique ( blog de mediapart.fr) au sujet de cette magnifique œuvre cinématographique de la réalisatrice de Die Katze sorti en 2017.
Pour clore ce petit texte voici un aphorisme :
« Le patriarcat n’ est pas un simple système d’oppression sexuelle .il est aussi l’expression d’ un système politique qui a pris appui, dans nos sociétés, sur une théologie ». ( de Elisabeth Badinter ).
A une époque de propagande masculiniste , il est vivifiant de recevoir avec intelligence et humanisme les puissants sens vivants des Échos du passé qui infusent des réflexions, des sensations et des émotions qui diffusent des forces pacifiques de mieux être ensemble ce qui rejoint les idées taoïstes selon le fameux symbole du yin dans le yang et réciproquement. Merci Mascha Schilinski et toute votre équipe inspirée et inspirante !
Merci pour la lecture.
Gérard Michel