Visionner un film d'Alfred Hitchcock apporte régulièrement des garanties en matière de qualité de mise en scène ou encore d'écriture et ce n'est pas ce film qui déroge à la règle. Les Enchaînés navigue entre film d'espionnage et film noir mais c'est bien sa romance qui est le sujet principal tant les enjeux dramatiques autour de celle-ci sont denses. Hitchcock joue habilement du flou et du non-dit dès le début entre ce procès dont on ne connaît que la fin et cette rencontre étrange entre les personnages de Cary Grant et Ingrid Bergman qui éprouveront rapidement une attirance mutuelle, ou du moins en apparence.
On ne sait pas si la manœuvre de Devlin est purement intéressée ou si Alicia joue un double jeu d'où cette ambiguïté initiale intéressante qui ne nous offre aucune certitude sur leur moralité. Et plus les doutes à leurs sujets se dissipent, plus le film gagne en intensité avec des séquences assez suffocantes niveau tension. La dernière demi-heure est à ce titre un modèle de suspense et la conclusion du film apporte son lot d'émotions jusqu'au plan final. Si le scénario de Ben Hecht peut sembler imparfait et épuré de tout contexte politique (malgré l'histoire qui se centre sur une infiltration chez des nazis en fuite), difficile d'y voir un gros défaut tant la tension dramatique est puissante notamment dans son traitement de l'enfermement progressif d'Alicia. De ce piège qui se referme lentement mais sûrement.
Les Enchaînés n'est également pas en reste sur un plan purement esthétique avec une certaine inventivité au niveau des plans et une photographie magnifique. Et c'est surtout une mise en scène qui sait se mettre au service de ses personnages, qui fait rejaillir leur passion au détour d'un baiser d'une sensualité incroyable ou qui met en avant leurs doutes face aux faux-semblants et au danger. Et en dehors du duo principal, nous noterons ce personnage de Sebastian troublant en nazi qui ne laisse rien transparaître de son idéologie et de sa mère dont la présence quasiment silencieuse est souvent glaçante.
Un grand film mené de main de maître et tout en subtilité.