Les Fantômes bénéficie du savoir-faire de Jonathan Millet, issu du documentaire, dans l’attention portée aux personnages et aux espaces qu’ils fréquentent, arpentent ou fuient ; il dessine ainsi une carte de la migration allant de la Syrie à l’Allemagne et la France, capte les singularités des différents lieux telle l’université aux lignes géométriques affirmées qui s’oppose aux étendues désertique des origines, associe une approche néoréaliste – la vie quotidienne des étudiants d’aujourd’hui organisée entre les amphithéâtres, la bibliothèque et le resto U – au genre du thriller d’espionnage. Ce mélange s’observe également sur le plan de la narration, en ce que différentes voix se font entendre via des appels téléphoniques, des jeux en ligne, des enregistrements ou des réminiscences ; à cette polyphonie s’ajoute la récurrence de la poésie, enseignée par le protagoniste, que le long métrage adopte comme esthétique en procédant à l’éloge des cinq sens dans la perception et l’appréhension d’un ennemi intime.
C’est alors tout un combat personnel qui prend une valeur d’universalité : Hamid et son équipe traquent un individu et, à travers lui, les exactions et l’inhumanité qui demeureraient sinon impunies. Le motif de la mémoire et du temps qui passe, pathétique par excellence, fait du film un étrange et douloureux poème qui puise dans la contemplation des déplacements d’un être la prose d’une révolte contenue, jouée en sourdine, jusqu’à la pointe. Jonathan Millet ouvre son dispositif de mise en scène à l’inconnu, refuse tout automatisme de façon à ne jamais perdre de vue son personnage principal, sur le visage duquel la naissance d’un sourire fait office de révélation du Beau. Une œuvre intelligente et puissante.