La fille d'un député promis au poste de premier ministre est enlevée par un gang de voyous qui la violent, la droguent et en exigent une rançon. Son père, inquiet pour sa carrière politique, demande à ce que l'affaire soit réglée sans publicité. La mission est confiée à une flic radicale, adepte de l'exécution sommaire, qui s'infiltre dans le groupe.
Adaptation d'un manga de Toru Shinohara, auteur également de Sasori qui sera transposé à l'écran avec la saga de La Femme Scorpion, Les Menottes Rouges montre une même approche de son héroïne : mutique et stylisée, au caractère fort face à l'oppression sociale et masculine dont elle est victime... et qui chante le générique du film (un air très évocateur de Urami Bushi, d'ailleurs). Si la vie de Sasori était déjà difficile, on monte ici encore d'un cran dans le nihilisme désespéré, avec une ultra-violence de tous les instants. En dehors du petit frère affecté de remords, aucun personnage n'est à sauver, même pas notre agent spécial.
Les loubards sont dépeints comme des bêtes enragées qui bouffent avec la même sauvagerie qu'ils violent, dont la violence semble aspirée dans une surenchère de destruction incontrôlée qui ne laisse d'autre perspective que la mort, qu'ils s'entretuent ou se fassent assassiner par les institutions (à leur grand étonnement : "des flics qui tuent ?!"). Parce que le camp d'en face n'est pas mieux, entre un père qui ne considère sa fille que comme un moyen de gravir les échelons et un commissaire prêt à déroger à toutes les règles pour bien se placer, c'est la même filsdeputerie sous des dehors honorables (le chef de gang a au moins pour lui quelques résurgences traumatiques). Terrain de tous ces affrontements : le corps des femmes, martyrisé à loisirs par jouissance de la domination et moyen d'atteindre l'adversaire (trigger warning sur les nombreuses scènes de violences sexuelles).
Les Menottes Rouges n'a sans doute pas été pensé comme un film féministe, limité par la vision culturelle de son époque et par son cahier des charges du genre cinématographique Pinky Violence. Mais il ne valide jamais pour autant sa cruauté patriarcale polymorphe et montre clairement le statut de victime de la jeune kidnappée, incarnation de la condition féminine. Reste le personnage principal, interprétée par Miki Sugimoto, à la nature plus ambivalente : ange de la vengeance prête à émasculer un agresseur sexuel d'un côté, agent de la violence dénué d'émotions ou d'empathie sororale de l'autre, elle traverse le film avec la classe qu'on attend d'elle en une sorte de point d'équilibre glaçant entre toutes les forces.
En contrepoint de la noirceur du contenu, la réalisation de Yukio Noda est magnifique dans son emploi du style de la Tohei, avec une photographie très colorée (ça matche toujours bien avec les geysers de sang), un sens du cadrage, de l'éclairage et du montage, un symbolisme visuel fort, pour une ambiance très pop dans un Japon des bas-fonds. Les looks des protagonistes sont très marqués, rappelant l'origine bédesque du film. Et les acteurs sont tous très bien, que ce soit dans le cabotinage enfiévré ou dans la froideur calculatrice. Le résultat est donc un chaud-froid entre sa forme enthousiasmante et son fond éprouvant.
A noter que Les Menottes Rouges auraient pu sortir en France sous le nom érotico-culinaire L'aubergine est farcie (un pied de nez situationniste par René Viénet) mais l'exploitation du film a été refusée par le Ministère de la Culture !