Avant Scarface, avant Le Parrain, il y eut Les Nuits de Chicago. Ce film muet de 1927, souvent oublié au profit de ses héritiers sonores, demeure pourtant une œuvre fondatrice, riche d’un charme intemporel et d’une force visuelle qui n’a rien perdu de son intensité.
Dans la tradition la plus pure du cinéma muet, le film s’appuie sur une expressivité saisissante des visages. Les accès de rage du personnage de Weed, son rictus sardonique, ou encore la mélancolie silencieuse de Rolls Royce suffisent à faire exister ces figures tragiques sans qu’un mot ne soit prononcé. Le spectateur n’a besoin ni de dialogues ni d’explications : tout passe par le regard, les gestes, les silences lourds de sens.
À cette expressivité s’ajoute une mise en scène remarquablement maîtrisée, qui exploite avec ingéniosité les jeux d’ombres et de lumière. Qu’il s’agisse de l’enceinte de la prison, austère et oppressante, ou de la montée dramatique des escaliers lors de l’évasion, la lumière sculpte l’espace et crée une tension constante. Le montage, notamment à travers la succession de gros plans, renforce cette intensité émotionnelle, guidant le regard du spectateur dans le tumulte intérieur des personnages.
La musique, bien que variable selon les accompagnements proposés, joue ici un rôle fondamental : elle souligne subtilement les moments de calme, de tension ou de violence, soutenant l’image sans jamais l’écraser.
Mais Les Nuits de Chicago n’est pas seulement un bijou formel du cinéma muet ; c’est aussi une pierre angulaire du film de gangsters, ce genre qui continue, près d’un siècle plus tard, de fasciner cinéastes et spectateurs. Tout y est déjà : le milieu interlope de la pègre, les rues sombres de la ville, les lieux sordides, la loi du plus fort, les codes d’honneur ambigus, les trahisons inévitables, l’ascension fulgurante et la chute brutale. Les personnages, loin d’être des figures manichéennes, sont profondément ambivalents, pris dans des dilemmes moraux qui les dépassent.
On imagine aisément Howard Hawks, alors pressenti pour réaliser le film, regrettant d’avoir laissé passer un tel projet. Il ne tardera pas à s’en inspirer : son Scarface (1932) portera l’empreinte directe de Les Nuits de Chicago, jusqu’à en reprendre certains motifs et tensions.