Le cinéma malheureusement se pollue lui-même à se conformer aux cahiers de charges de production. Par son focus féministe d'aujourd'hui, Ali Abbasi, insère le personnage fictif de la journaliste (Zahra Amir Ebrahimi) et alors qu'elle remporte un prix d'interprétation, quel dommage que l'actrice qui jouait de ses expressions multiples à rendre ses émotions dans le film d'animation Téhéran Tabou soit si peu mise en valeur et ne soit qu'un faire-valoir au propos. Bémol pour le sujet et pour la lutte de certaines à dénoncer la condition de celles soumises à une société qui n'aiment pas les femmes même si son peu de présence et de force, comme représentation fantôme du féminin, pourrait le justifier.

Et puis, en nous occultant presque ce beau titre de Les Nuits de Mashhad, apte à réveiller l'imaginaire, le fait de choisir la traduction anglaise pour parler du qualificatif du tueur, soit Holy Spider, sonne curieusement à l'oreille, comme l'accroche d'un blockbuster US. Faute peut-être à la multi-coproduction. Sainte araignée, donc, pour ce tueur (Mehdi Bajestani), renvoie au concret d'un fait divers pour celui qui aura sévit tranquillement dans cette ville sainte. Un lieu de pèlerinage pour pointer sa problématique religieuse et ses dégâts collatéraux.

Le réalisateur, qui voulait faire un film sur une société devenue tueuse en série, souligne l'acceptation de toute une population aux actes vengeurs d'un père de famille croyant. Les femmes elles-mêmes par mesure de protection, par ignorance ou aveuglées par la haine d'un féminin qu'elles ne peuvent concevoir, contribuent à un patriarcat qui au final, semble avoir encore de beaux jours devant lui. En témoigne la dernière scène de l'adolescent souriant, se filmant et singeant les meurtres de son père, tel un collégien récitant bien sa leçon, tout en choisissant sa petite sœur dans le rôle de la victime.

Ali Abbasi a le mérite de ne pas user des codes attendus du genre thriller en axant son récit sur l'hypocrisie sociétale, appuyée presque par une luminosité criarde pour appuyer son propos, quand ce sont les scènes de nuit qui révèlent l'envers du décor, musique choisie à l'appui. Montrées sous un aspect glauque, ce sont les ruelles nocturnes vidées de ses habitants qui renforcent la désolation d'une ville qui regardent ailleurs pendant que ses femmes se prostituent au vu et au su de tous. La misère de leur condition et les dégâts de la drogue, leur crainte du client violent pour les unes, leur côté frondeur pour les autres, c'est aussi, à l'instar de Téhéran tabou, en bien moins léger, la mère célibataire qui tente de prendre soin de son enfant sans l'optimisme du film de Ali Soozandeh.

Chaque scène autant démonstrative les unes que les autres, si elles traînent en longueur, jouent d'un certain suspense qui semble nous indiquer d'un retournement de situation pour ses victimes, mais les meurtres suivent le même procédé et finissent dans la récurrence. Alors que dès son introduction et par la nuit vécue par la première victime, le réalisateur réussit son accroche pour se diriger vers un ton dépressif et délétère, conforté par le cheminement sans heurt du meurtrier, sans que la police, après un certain nombre de meurtres et de cadavres déposés alentour, ne cherche à l'appréhender. Abbasi, démontre alors l'acceptation de l'épuration genrée auquel il s'attèle avec grande facilité pour finir lors du procès, tel un orateur de tout un peuple soumis aux diktats religieux et heureux de l'être.

Mais c'est aussi sur le concret du travail de la journaliste par le danger auquel elle s'expose, lorsque elle se confronte au tueur, qu'il a du mal à rendre oppressant, comme cette scène où la journaliste sera victime de prédation sexuelle, sans que la situation ne nous inquiète d'aucune façon. Entre rébellion face à la dictature patriarcale et soumission aux services judiciaires, la journaliste est presque transparente et sa force d'action se dilue au profit d'une narration qui oscille entre une assez faible enquête et le portrait du tueur.

Si son précédent film Border, n'était pas non plus bien accessible, la monstruosité se déclinait avec un sens poétique, absent ici et on aura du mal avec les ruptures de tons, aux interludes décalés. Folie potentielle du meurtrier et cauchemar éveillé, cet ancien soldat rêvant de guerre, frustré par une vie de soutien de famille et face à la liberté de parole de son épouse, fantasmera les injonctions de son Dieu pour défouloir. Malgré un aspect maladroit et frontal, il aura le mérite de garder l'attention du spectateur.

Loin de ses confrères vivant au pays et soumis à la censure iranienne, Abbasi sans autre frein que de tourner en Jordanie, échoue à la déjouer par plus de subtilité. C'est dommage car si son film dérange par son manque de finesse, il reste d'une noirceur effarante et d'utilité publique.

S'agissant de faits divers survenus entre 2001 et 2002 on pourra alors excuser l'étalage de la première partie pour apprécier la seconde nettement plus efficace à cibler une justice prise entre le souci de condamnation et ses propres lois de sa religion misogyne.

limma
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le 27 nov. 2022

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