En 2023, Monia Chokri présentait à Cannes, dans la section Un Certain Regard, son dernier film Simple comme Sylvain. Avant la projection, la cinéaste a marqué les esprits par un discours dans lequel elle revenait sur le mythe du créateur démiurge, génie tourmenté et nécessairement torturé dont le talent justifiait de se comporter comme un tyran avec ses équipes pour obtenir l’œuvre susceptible de marquer les esprits. Elle expliquait que ces temps étaient révolus, et que l’esprit collectif allié à la bienveillance était au contraire la seule garantie possible pour qu’une œuvre soit juste, à la fois derrière et devant la caméra.

L’être aimé, le nouveau long métrage de Rodrigo Sorogoyen, aborde précisément cette question. Sur un point de départ rigoureusement identique au Valeur Sentimentale de Trier, le cinéaste retrace la relation d’un réalisateur et de sa fille qu’il embauche sur son film après l’avoir perdue de vue pendant 13 ans.


Le dialogue d’ouverture donne le ton : sur 20 minutes, un échange d’abord informel, saturé par les malaises, et dans lequel des années de silence peuvent à tout moment ouvrir des gouffres de rancœur et de non-dits. Le duo exceptionnel entre Javier Bardem et Victoria Luengo prend en charge cette dissection d’une bataille rangée où la figure du père s’impose, entre syndrome du sauveur et boule de nerf incapable de supporter la critique, tandis que la fille prend ses marques avant d’aborder les sujets de fond.


Tout le film jouera sur ce déséquilibre, dans un exercice d’auscultation à géométrie variable où l’implicite vient sans cesse dynamiter le contexte, celui d’un tournage où les ego sont censés se mettre au service de l’œuvre à venir. De longs blocs séquentiels jouent sur la gradation jusqu’à la rupture, dans un univers où la figure du réalisateur impose malgré tout sa loi, son tempo, ses directives. Comme tout film de tournage, les jeux entre récit encadrant et film en abyme permettent une navigation particulièrement maitrisée entre les artifices mis en œuvre pour générer l’émotion, et l’aspect cru de ce que le « réel » pourrait faire surgir. Sorogoyen filme ainsi l’avènement d’une nouvelle ère, par cette figure d’un homme remis de ses années de folie créative, tout en recréant une situation où la dimension personnelle prête à confusion. Car le réalisateur, de la même manière qu’il a encore le pouvoir sur son œuvre en commentant son premier film pour une édition vidéo, pense pouvoir mener de front un œuvre et une rédemption un peu trop facile, dans la mesure où elle celle-ci serait le fruit de son texte, sa créativité, ses choix.

L’exercice de dissection se révèle donc assez passionnant, et le travail sur les ruptures joue autant avec l’asphyxie de la durée que des épiphanies émotionnelles, à l’image de cette séquence de superposition entre l’écoute de la musique du film et l’observation de sa fille dans la cafétéria. Cette tentative laborieuse de rentrer au contact de l’autre nécessite un ajustement, et une mise à égalité entre les deux individus qui ne pourra se faire qu’au prix de nombreux heurts rythmiques, picturaux et sonores.


C’est peut-être néanmoins sur ce point que Sorogoyen charge un peu sa partition : la variation entre les formats, les passages au noir et blanc virent à un systématisme un peu obscur, sans qu’on soit toujours certain de déceler de véritables intentions dans ces artifices esthétiques. Comme s’il avait du mal à ne pas concurrencer son personnage/alter ego, sans assumer que la simplicité de son récit et de son aboutissement suffisaient à faire un film sur un père et sa fille, plutôt que sur le cinéma.


(7.5/10)

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