Avec "L’Être aimé", Rodrigo Sorogoyen signe, selon moi, son film le plus faible alors que le cinéaste n’avait cessé jusqu’ici de gagner en maîtrise de film en film. Du dynamique "El Reino" à l'excellent "As bestas", en passant par son mélancolique "Madre", son cinéma reposait toujours sur une circulation d’énergie extrêmement précise : nervosité du montage, tension par la dilatation du temps, violence des rapports humains. Même lorsqu’il ralentissait le rythme, comme dans "As Bestas", chaque plan semblait habité par une menace sourde.
C’est cette énergie qui manque ici (à l'exception de quelques séquences décrites ci-dessous). Comme pour sa série "Los anos nuevos" (plutôt réussite malgré des longueurs dans sa seconde partie) Sorogoyen abandonne le terrain du genre — thriller politique ou psychologique parfois teinté d'un parfum de fantastique/horreur— pour s’aventurer vers un drame d’auteur beaucoup plus classique, presque bergmanien (Liv Ullmann est même citée ici), centré sur une relation père-fille rongée par les non-dits, la culpabilité et le besoin de reconnaissance. C'est tout à son honneur de ne pas se reposer sur ses lauriers mais au final le projet donne surtout l’impression d’un cinéaste cherchant à signer son « film de la maturité », au risque de perdre ce qui faisait la singularité de son regard.
Le parallèle avec le récent "Valeur sentimentale" de Jochaim Trier (également présenté à Cannes un an plus tôt) s’impose. Même relation père-fille dysfonctionnelle, même mise en abyme du tournage, même exploration du pouvoir affectif du créateur sur ses proches. Mais comme chez Joachim Trier, on retrouve aussi les mêmes limites : un cinéma très écrit, très conscient de sa gravité, qui finit parfois par tourner en rond dans ses névroses bourgeoises et ses conflits psychologiques démonstratifs. Les deux films partagent cette tendance à étirer des enjeux finalement assez minces à base de daddy issues et de réflexion sur l’art. Chez Sorogoyen comme chez Trier, le cinéma est avant tout une béquille scénaristique utile pour produire différents conflits et rebondissements.
Le film n’est évidemment pas dénué de qualités. Visuellement, tout est extrêmement soigné. Certaines séquences rappellent le grand metteur en scène qu’est Sorogoyen. L’introduction, notamment, impressionne par sa précision : champs-contrechamps de plus en plus resserrés, arrière-plans flous isolant progressivement les visages, silences pesants qui installent immédiatement toute l’ambiguïté affective entre le père et la fille. On peut penser également à la scène de répétition, en temps réel, où la toxicité du réalisateur est poussé à son maximum en jouant sur la durée ou bien à cette scène où père et fille se regardent successivement à distance sans que leurs regards ne se croisent jamais.
Mais ces fulgurances restent isolées. Très vite, le long-métrage s’enferme dans une mécanique répétitive. L’introduction pose admirablement ses bases, mais le récit semble ensuite incapable de les développer autrement que par des variations assez superficielles et éculées autour du ressentiment filial et du besoin de reconnaissance paternelle.
De plus, la mise en scène, aussi maitrisée soit-elle, tombe dans un maniérisme agaçant avec ces changements aléatoires (et peu justifiés) de formats et de textures d’image — passage du scope au 1.33, du noir et blanc à la couleur, d’une image numérique très léchée à une texture vidéo granuleuse. Sorogoyen souhaite-t-il à travers ce dispositif rendre un hommage à cet art protéiforme qu'est le cinéma? En tout cas, à l'écran cela ne fonctionne pas: ces affèteries n'enrichisse aucunement le récit; elles ont même tendance à distraire le spectateur.
Côté interprétation, difficile néanmoins de nier la puissance de Javier Bardem, dont la présence physique et le charisme écrasent presque tout le reste du casting, entre douceur et une certaine forme de brutalité. En face, Victoria Luengo ne démérite pas et sait bien renvoyer la balle à l'ogre Bardem. A noter une Marina Foïs, sous-exploitée (après sa belle performance dans "As Bestas"), symptomatique d’un récit qui multiplie les détours et les figures périphériques sans qu’elles n'enrichissent vraiment le propos. Ainsi, avec ses deux heures quinze, le film finit ainsi par s’étirer au delà de la raison
(d'autant plus au vu de ce final qui n'aboutit qu'à une impasse émotionnelle où suite à l'expiation des fautes du père, il est acté que nos deux protagonistes ne peuvent vivre ensemble; chose dont on pouvait se douter dès la scène introductive )
Sorogoyen laisse donc entrevoir son talent par fragments mais "L’Être aimé" apparaît au final comme un objet peu personnel et sans surprise.