Les récits ampoulés et larmoyants de la grande bourgeoisie de l'art, qui depuis leurs grands appartements ou leurs villas cossues, veulent nous expliquer à quel point la vie est une chienne, ont tendance à m'agacer. Or en lisant le synopsis de l'être aimé, me revenait en mémoire le souvenir peu aimable d'un film qui était également présenté à Cannes lors de la précédente édition, "Valeur sentimentale" de Joachim Trier.

Non seulement les deux œuvres ont en commun leur contexte social, mais ils partagent le postulat de départ, celui d'un père démiurge de la création qui après avoir négligé sa famille pour son art, renoue le contact avec sa fille en lui proposant le rôle principal de sa prochaine création et d'observer les réactions de cette dernière pour y construire la pensée petite bourgeoise du sacrifice nécessaire à l'épanouissement de l'auteur tout puissant.

Ma réaction première était la flemme de m'infliger ceci, mais un nom me poussait à passer outre mes réticences, celui de Rodrigo Sorogoyen. Que j'ai bien fait ! Je le dis sans hésitations, "L'être aimé" réussit là où "Valeur sentimentale" échouait.


Cela se vérifie en premier lieu dans les éléments de la narration. Là où Joachim Trier ne parvenait jamais selon moi à faire incarner à ses personnages les quelconques aspérités qui auraient du caractériser les tensions de ce lien filiale si singulier. Longs dialogues artificiels, larmes de circonstances, dilemmes intimes plus proches du caprice de nanti que du réel atermoiement ou mise en scène académiquement lassante, s'ils ont pu impressionner nombre de spectateurs et critiques, m'ont personnellement laissé froid.

Sorogoyen lui prend un soin chirurgical à jalonner son récit d'éléments qui vont au fil du déroulement de son film, souligner tant les affects de ses personnages, que les conflits ou les points d'accroches qui les lient, que la question lâchement éludée par Trier de la toute puissance proclamée du créateur, de l'auteur, du démiurge. Jusqu'où peut-on tolérer les comportements problématiques d'un réalisateur au nom de sa créativité ? Quiconque s'intéresse un minimum aux coulisses de la création artistique au sens large, est au moins conscient des évolutions intellectuelles qui irriguent la société sur ces questions. Il est révolu le temps où parce que désigné comme un génie, Stanley Kubrick pouvait littéralement martyriser Shelley Duvall et ça un des deux réalisateurs feint lâchement de l'ignorer.


L'on pourrait me rétorquer à raison que ceci relève du champ théorique et qu'il appartient à chacun d'insuffler dans son discours, dans le message qu'il souhaite délivrer au public, ce qu'il souhaite. Bien entendu. Cependant "L'être aimé" par sa réalisation virtuose relègue "Valeur sentimentale" au rang de petit film insipide, dénué d'envies.


Trois scènes vont m'aider à l'illustrer.


L'ouverture tout d'abord, un déjeuner qui d'un simple montage en champ contre-champ, encapsule toute la relation et toute la tension psychologique qui ne sera par la suite que creusée. Comment Rodrigo Sorogoyen dans la construction de ses plans, parvient à nous faire comprendre l'essentiel sans s'appuyer plus que nécessaire sur les échanges verbaux. C'est l'interlocuteur de celui qui parle qui vient systématiquement parasiter le cadre, refusant à l'orateur le droit d'avoir sa parole davantage mise en avant que le ressenti de celui qui l'écoute. Cette séquence à elle seule constitue un grand moment de cinéma, le travail sur les gros plans m'a particulièrement impressionné. Je n'ai pas souvenirs de gros plans sur des visages qui dévoilent avec une telle puissance les sentiments des personnages.


En deuxième lieu, et pour conforter ma position sur l'importance d'une mise en scène qui maitrise la grammaire de l'image de cinéma, par rapport à une proposition trop bavarde car ne parvenant pas à faire dire à son image ce qu'il convient de saisir du moment à l'écran, il y a la scène du petit déjeuner. Esteban Martinez est avec sa seconde famille, lui sa femme et les enfants sont sensés y retrouver Emilia sa fille nait du premier lit qu'il a abandonné. Il reçoit la musique composée spécifiquement pour son film en cours et tandis qu'il l'écoute au casque, se coupant du monde, Emilia les aperçoit. Aucun mot, aucun bruit autre que cette composition, mais tout dans le montage, les regards absents de l'un en écho aux regards désapprobateurs de l'autre, le bruit d'un silence de circonstance qui dévoile l'intime psychologie d'une relation brisée, suffit à nous faire ressentir viscéralement les sentiments et émotions qui inondent à cet instant la jeune femme. On appréhende de façon limpide le cœur du film.


Rodrigo Sorogoyen enfin, est un cinéaste de la tension des relations, un réalisateur passé maitre dans l'art de filmer les antagonismes et les conflits affleurants. Là, une nouvelle fois, il le prouve dans une scène éprouvante, intense, millimétrée aussi bien dans sa construction formelle que dans sa construction narrative. La scène dans laquelle insatisfait du rendu d'une scène de repas qu'il souhaite pour son film en production, Esteban va de façon progressive mais de plus en plus tyrannique et toxique faire montre d'un caractère odieux. L'intelligence de la scène, ses conséquences sur la diégèse du film ou sur l'impact émotionnel du spectateur condamné à assister à l'écroulement social d'un homme à qui on a pardonné plus que de raison parce que auréolé du statut de créateur. C'est brillant et comme un point final à la fin de ce mode de pensée, Emilia dans le dialogue peut-être le plus émouvant qu'ils auront exigera de lui ni excuses, ni explications mais juste une prise de conscience du mal qu'il a fait.


A l'heure où j'écris ces lignes je n'ai pas eu l'occasion de voir d'autres films de la compétition cannoise, mais les arcanes d'un délibéré de jury me questionnent et j'avoue avoir du mal à saisir pourquoi ce film est reparti bredouille, pourtant Cannes aime bien le cinéma qui critique ses travers habituellement. Le décorréler de toute lecture bourgeoise marquerait il la limite qu'accepterait le monde feutré du cinéma institutionnel ? Mais alors pourquoi ignorer Javier Bardem ? Car si en plus des nombreuses qualités que j'ai exposé du film, il y a un ingrédient qui mérite à lui seul de conseiller ce film, c'est cet acteur au sommet de son art. Une de ces prestations rares dont on ne jouit guère plus qu'une ou deux fois par décennie. Le reste du casting, à commencer par Victoria Luengo est loin de démériter mais Bardem surnage de façon insolente.


La métatextualité du film du futur en construction, dans le film du présent qu'on regarde avec qui plus est l'irruption d'un troisième film surgit du passé, sur lequel notre cinéaste doit apporter un regard critique dorénavant conscientisé et pensé à l'aune des nouvelles exigences de règles de productions qui théoriquement ne devrait plus lui permettre de se comporter comme il l'a fait dans le passé tant professionnellement que dans sa vie privée, aurait pu constituer un écueil mais le film s'en affranchit brillamment.


Un petit défaut cependant, je ne saisi pas l'intérêt ou le sens derrière ces passages au noir et blanc ou certains changements dans le ratio d'image.

Spectateur-Lambda
8

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Créée

le 2 juin 2026

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