Curieux phénomène que celui des résonances thématiques entre films d'une même sélection cannoise, voire d'une année sur l'autre. À l'instar de Histoires parallèles de Farhadi et Autofiction d'Almodóvar, qui partagent cette figure de l'auteur en panne, puisant dans ses proches la matière de son œuvre, L'Être aimé dialogue ouvertement avec Valeur sentimentale de Trier, ma palme d'or personnelle de 2025 : un père réalisateur (Javier Bardem), une fille devenue actrice (Victoria Luengo), un premier rôle offert comme une main tendue. Ici, Esteban Martínez, réalisateur espagnol mondialement reconnu, retrouve Emilia, sa fille qu'il n'a pas vue depuis treize ans, pour lui confier le premier rôle de son nouveau long-métrage.


La mise en scène est une réussite totale, portée par de longues séquences d'une rare intensité. La scène d'ouverture, près de vingt minutes en champ-contrechamp, donne le ton. Le parti pris est audacieux : filmer de loin tout en zoomant sur les visages, de sorte que les deux têtes occupent l'image comme si les personnages étaient côte à côte, alors même qu'ils n'ont jamais été aussi éloignés. Tout le film travaille cette distance. Les blessures, les regrets, la douleur s'expriment presque toujours à travers un regard saisi de loin, quand la fille aperçoit son père, ou l'inverse.


La tension culmine sur le plateau, lors d'une scène à reprendre encore et encore, où le réalisateur incarné par Bardem perd le contrôle sur ses acteurs en tournage et sur lui même. Il y est mis à nu : le monstre qu'il a été, qu'il peut redevenir, surgit sous nos yeux, en contradiction frontale avec l'homme qu'il s'efforce d'être auprès de sa seconde femme et de ses deux jeunes fils.

Bardem porte tout cela avec une justesse troublante, et son personnage finit par incarner une masculinité qui ne sait pas dire : ni pour rétablir une vérité, ni pour demander pardon. Face à lui, Victoria Luengo — déjà aperçue chez Sorogoyen dans Antidisturbios et chez Almodóvar dans La Chambre d'à côté — tient la distance avec une intensité contenue qui rend chaque silence pesant.


Un film qui touche précisément là où le silence fait le plus de mal.


TimChapeau
8
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur et l'a ajouté à ses listes Les meilleurs films avec Javier Bardem, Les meilleurs films espagnols, Carnet 2026, Les films les plus attendus de 2026 et Les meilleurs films de 2026

Créée

le 21 mai 2026

Critique lue 7 fois

TimChapeau

Écrit par

Critique lue 7 fois

1
3

D'autres avis sur L’Être aimé

L’Être aimé

L’Être aimé

7

Plume231

2401 critiques

Père et fille, hors champ !

Quand j'ai lu le synopsis de ce film, ma première pensée a été qu'en fait, l'histoire était la même que celle de Valeur sentimentale de Joachim Trier, avec le risque de foncer tête la première dans...

le 18 mai 2026

L’Être aimé

L’Être aimé

8

D-Styx

295 critiques

Le poids du passé

Je dois l’avouer, Sorogoyen est pour moi le meilleur réalisateur espagnol actuel. J’ai découvert le bonhomme en 2017 – avant qu’il n’entre en pleine lumière (c’était quelques mois avant la sortie de...

le 22 mai 2026

L’Être aimé

L’Être aimé

8

Cinephile-doux

8263 critiques

Tourner au vinaigre

La violence du choc d'As Bestas ne doit pas inciter à oublier les réalisations antérieures de Rodrigo Sorogoyen, en particulier El Reino et Madre, desquels la tonalité se rapproche peu ou prou L'être...

le 17 mai 2026

Du même critique

Frankenstein

Frankenstein

8

TimChapeau

16 critiques

Entre rage et sérénité

Dompter la mort a toujours été une fascination à de nombreux égards, et notamment au sein de la religion. Cette dernière, sans surprise, traverse la structure narrative du film via de nombreuses...

le 22 oct. 2025

Beetlejuice Beetlejuice

Beetlejuice Beetlejuice

8

TimChapeau

16 critiques

The juice is back

Je faisais partie de ces personnes désabusées qui regrettaient amèrement le début de carrière de Tim Burton. Beetlejuice Beetlejuice a donc quelque chose de rafraîchissant et de bienvenue, comme...

le 10 sept. 2024

Hostiles

Hostiles

8

TimChapeau

16 critiques

Nous sommes tous hostiles

Stéphane (S) est cinéphile et accessoirement critique de cinéma. Jean-Robert (JR) n'est pas un fervent lecteur, ni de livre, ni d'articles de journaux et encore moins de critiques de cinéma...

le 21 mars 2018