Esteban Martínez un cinéaste célébré (une palme, deux oscars) et respecté. Pour son dernier film, il décide de confier le premier rôle à sa fille, Emilia, qu’il a abandonnée au profit de sa carrière de réalisateur, et qu’il n’a pas vu depuis 13 ans. La jeune femme est comédienne, mais n’a jamais réussi à vivre de son art… Dans une longue et géniale scène d’ouverture, on comprend qu’elle accepte moins la proposition du père que celle du grand artiste.
Après avoir chroniqué 10 ans de la vie d’un couple dans Los Años Nuevos, et en s’attardant maintenant sur la relation difficile entre un père absent et sa fille pleine de ressentiments, Rodrigo Sorogoyen a-t-il troqué le genre du thriller qui faisait sa spécialité pour le drame intime ? Pas tout à fait, si on en juge les moments de tensions irrespirables qui jonchent El Ser querido. Plus qu’un père absent, Javier Bardem incarne avec une belle finesse le rôle de la masculinité toxique, une boule de nerf que personne n’ose contredire par peur, mais aussi par admiration. Sans doute que beaucoup de la profession se reconnaîtront, ou reconnaîtront, dans ce portrait de réalisateur tyrannique dont le génie semble tout excuser.
Mais ce qui intéresse davantage Sorogoyen c’est bien les relations houleuses du père et de la fille que chacun espère réparer tout en ayant conscience qu’il serait illusoire de l’envisager. Le film est parsemé de moments en noir & blanc qui sonnent comme autant de rappels de l’être aimé que l’on ne peut oublier, de ce sentiment de gâchis dont on ne peut s’extraire. Toute la mise en scène de l’espagnol s’évertue à compartimenter les différents rôles des personnages. Pour Emilia, parmi ceux de la fille, de l’actrice, et de la femme, il n’y a qu’un rôle où elle peut se détacher de l’être aimé.