Rares sont les films qui parlent de la fabrique des films, et encore moins du métier de réalisateur. 8½ de Federico Fellini, L'Ombre du vampire… L’Être aimé s’ajoute à cette liste restreinte. Et brillamment !
Que dire de Javier Bardem ? Que cet acteur, que dis-je, ce grand acteur, est égal à lui-même. Capable d’être doux et empathique pour passer, en un claquement de doigts, à quelque chose de plus sombre, de plus souterrain. Et la fascination de Rodrigo Sorogoyen pour la violence intime n’est plus un secret : c’est son champ de recherche perpétuel, notamment autour de l’autorité destructrice. Et ici, elle est double.
Et Victoria Luengo (qui méritait franchement un prix d’interprétation) joue avec toute l’ambiguïté nécessaire pour faire face à ce monstre (dans le film) sacré (dans la vraie vie). Par contre, on n’ira pas chercher beaucoup plus loin niveau casting tant ce duo absorbe tout sur son passage ; même Marina Foïs fait presque figuration ici.
Nous sommes tous fascinés par les tournages de certains films. Apocalypse Now, Le Dernier Tango à Paris, Shining… Tous ces films dont on a appris, avec le temps, que les tournages avaient été des enfers sur Terre, orchestrés par des réalisateurs tyranniques et manipulateurs. Des films géniaux, cultes, mais dont on sait aujourd’hui que le prix à payer était parfois exorbitant. Et c’est encore plus vrai pour les actrices que pour les acteurs. Attention, je ne parle pas ici de pervers toxiques ou de violeurs, mais d’hommes dont le génie supposé ne pouvait supporter aucune contrainte ; des cinéastes pour qui tout devait se mettre au seul service de l’œuvre, au point que l’ego des acteurs et actrices n’avait plus aucune place. Et pour en extraire toute la substantielle moelle, il fallait les pousser dans leurs derniers retranchements.
Et c’est exactement ce que fait Esteban pendant une scène de repas qui finit même par mettre le spectateur mal à l’aise. Et là, Sorogoyen lui-même flirte avec les limites car il nous montre que le résultat de cette violence sublime l’écran par l’émotion qui déborde. Pourtant, contrairement aux réalisateurs de l’ancienne école qui brisaient leurs acteurs pour obtenir de l’émotion, Sorogoyen applique une méthode basée sur la confiance et l’empathie. Il répète souvent qu’un bon réalisateur doit être un psychologue : s’adapter au fonctionnement unique de chaque comédien pour le mettre à l’aise, et non le harceler. Donc pas de réelle mise en abyme… mais alors que penser de cette scène ?
À travers la narration, et au-delà de la scène d’ouverture au restaurant où l’affrontement commence, on devine qu’Esteban porte en lui un projet de rédemption. Sous prétexte d’aider cette fille qu’il a ignorée pendant des années, il entre par effraction dans sa vie pour tenter de soulager sa conscience. Mais au final, il reproduit le même schéma qu’avec sa mère. Sorogoyen, en montrant cet homme refaire exactement le même choix égoïste, pose un constat terrible : on ne change pas, on se répète. Esteban ne cherche pas à réparer sa relation avec sa fille ; il cherche inconsciemment à la valider à travers son propre prisme : le cinéma. Il veut qu’elle comprenne son “génie” en la soumettant au même rituel de souffrance que sa mère. C’est une tentative de rédemption totalement pervertie par son narcissisme.
Reste un autre personnage dans cette histoire : le décor lui-même. Ce désert où personne ne peut se cacher, où il n’existe aucune distraction. Un espace où le paysage subit une érosion, tout comme la santé mentale de l’équipe face à la tyrannie du cinéaste. On pourrait aussi développer la parabole de cette période coloniale de l’Espagne, mais ça devient long là…
Au final, un film puissant, dérangeant, où encore une fois Bardem étale son magnétisme et son talent ; et Sorogoyen son expertise des mécanismes les plus enfouis de notre psyché. Peut-être pas tout à fait à la hauteur de As bestas, mais dans la même logique avec le même talent !