L’histoire d’un père, un réalisateur célèbre et de sa fille, Emilia. Contrairement à tant d’autres, Emilia n’a rien d’une nepobaby. Son père lui offre un rôle dans son prochain film uniquement pour se faire pardonner des années de silence et d’absence. Cette tentative maladroite se soldera par un échec retentissant.
Ce qui me surprend dans ce film, c’est les rares fois où Emilia s’autorise à être elle-même : une soirée avec l’équipe technique où elle raconte une histoire drôle sur un certain Gustavo somnambule-kleptomane, ou une scène de rush où elle demande en riant si sa performance était bien, juste avant le fameux « Coupez ». Ces scènes dénotent complètement avec son attitude générale.
Dans ces moments-là, elle est joyeuse, moqueuse, très vivante. Dans toutes les autres scènes, elle est rigide, sérieuse, triste. Comme si elle sentait le regard de son père peser sur elle, comme une chape de plomb. Le regard du père est panoptique, intériorisé, même lorsqu’elle n’est pas sous sa surveillance, elle se comporte comme s’il pouvait la voir. Et d’ailleurs, alors qu’elle est seule sur son balcon, épuisée après une journée passée devant les caméras et donc sous l’œil du père, enfin soustraite à sa vue, il l’aperçoit et l’appelle.
Après l’avoir abandonnée et ignorée pendant plus de 13 ans, après avoir détruit sa mère et leur vie de famille, il jouit maintenant d’une pulsion scopique: la voir, la regarder, la contrôler.
Lorsqu’il la convoque dans sa chambre pour lui parler, c’est encore pour lui montrer une scène qu’elle a jouée pendant l’après-midi, sans son. Il commente ses gestes, le lâcher-prise de son visage, ses muscles détendus, apaisés pendant un instant. Il lui dit : « Là, tu n’es plus cette fille en colère contre son père et c’est beau. » « Non, ça t’arrange », se dit-elle. Ils auront leur première dispute ouverte.
Il commente aussi un petit geste anodin qu’elle a eu pendant l’un de leurs rares échanges sur le tournage, alors qu’elle avait un peu baissé la garde, pour lui dire qu’elle devrait l’intégrer à son jeu afin d’être plus authentique. Elle rejouera cette scène plus tard devant la glace, en mimant son visage à lui, son regard constant, ses yeux plissés comme deux fentes, auxquels aucun détail n’échappe.
La scène post-dispute où le père perd pied et retombe dans ses vieux travers (impulsif, sanguin, impatient) alors qu’il s’était jusqu’alors tenu à carreau, est l'une des meilleures scènes de film. Il sort en furie, plein d’une colère sourde de sa vigie de réalisateur, déboule sur le plateau, force les acteurs à manger de bon cœur (et de bon matin) leur maquereau en sauce, en mâchant, déglutissant, en s’empiffrant, parce qu’il les veut voraces, goulus. La scène m’a rappelé un souvenir que je crois universel : être forcé, enfant, à finir sa potée, cet effort surhumain, tellement humiliant.. Les prises se suivent et se succèdent : il rabaisse sa fille en public, fait peur aux petits enfants acteurs qui finissent en larmes, culpabilise le reste du cast en leur disant que toute l’équipe de production attend sous un soleil de plomb la fin de leurs enfantillages. Il les infantilise et les rudoye drôlement. Mon seul doute : a-t-il agi ainsi pour tirer de sa fille, si maîtrisée, si contenue, un peu d’intensité émotionnelle, comme le lui avait demandé Marina Foïs ? Un peu à la manière d’un Abdellatif Kechiche, qui pousse ses actrices dans leurs retranchements pour donner à voir une véritable peur, de véritables larmes.
Pepa, la jeune cheffe opératrice, représentante honorable de la nouvelle génération post-MeToo dans le cinéma, finit par quitter le tournage, car ces méthodes de cador appartiennent à une ère révolue, qu’elle ne peut plus tolérer.
Lui, on l’a compris, n’est pas habitué à ce qu’on lui dise non, ne supporte pas les mauvaises critiques (sur son art comme sur sa petite/grande personne) et ne s’excusera absolument jamais, au grand désespoir de sa fille.