L’être aimé est un film construit autour de deux gros morceaux de bravoure. Son ouverture, évidemment. Et la grande séquence de tournage. Sorogoyen fonctionne régulièrement autour de ce type de scènes. Je comprends que ça puisse être agaçant pour certains. Pour moi, la beauté de son cinéma dépend de ces montées en tension qu’il élabore à la perfection.
Le film s’ouvre donc sur une longue scène au restaurant. On comprend rapidement qu’il s’agit de retrouvailles entre père (Javier Bardem) et fille (Victoria Luengo). On apprend aussi qu’ils se sont perdus de vue, depuis treize ans. Puis on comprend que le père, Esteban Martinez, est un metteur en scène de cinéma plutôt célèbre – qu’il a notamment été lauréat d’un oscar du meilleur film étranger. Que la fille, Emilia Vera (qui porte donc le nom de sa mère) est actrice, mais plutôt une actrice de séries de seconde zone. Elle est d’ailleurs davantage serveuse dans un bar qu’actrice. C’est alors qu’on en vient au vrai sujet de cette retrouvaille : le père propose à sa fille le rôle principal de son prochain film. La scène inaugurale s’étire sur une quinzaine de minutes. Il y a beaucoup trop de gros plans et de contrechamps – je rêvais de voir cette même scène filmée comme la grande scène de dialogue du Hunger, de Steve McQueen. Enfin, ça reste un grand moment, qui capte à merveille la relation de ses deux personnages, la douleur enfouie de l’une, la toxicité lente de l’autre. Et qui permet de lancer le film sur les rails d’une retrouvaille très contrariée, où l’on pourrait vaciller, exploser à tout moment.
C’est le cas lors de cette scène de tournage une heure et demie plus tard. Tournage d’une simple scène de déjeuner (qui fait donc écho à l’ouverture) dont Esteban Martinez, le réalisateur, refait les prises parce qu’untel n’a pas mangé, mâché correctement. Cela occasionne bientôt un fou rire, qui lui, ne le fait pas rire. Plus inattendu, ça ne fait pas rire Emilia non plus. Comme si elle savait à quel point son propre père pouvait entrer dans une colère noire. Comme si ce rôle de la figure d’autorité faisait écho à celui du père qu’elle entrevoyait quand elle était gamine. Cette scène permet de voir à quel point c’est un odieux tyran, une sorte de demiurge pathétique, jouissant de sa domination, de diriger et ridiculiser sa petite troupe de soldats. Et il s’en prendra aussi à sa fille durant cette scène absolument vertigineuse et malaisante.
Je pense que le film ne se remet jamais vraiment de ces deux séquences. Ce qu’il brode autour tient évidemment la route mais s’avère plus attendu. Ce n’est peut-être même que du remplissage scénaristique – même si j’adore ce qui se passe avec la cheffe opérateur et son équipe. Et même si j’adore comment Sorogoyen filme le tournage, le rend crédible, tangible, vivant, ne serait-ce que d’un point de vue logistique : on sait où sont l’assistant réa, la productrice (jouée par Marina Fois), le caméraman, la régie pour ne citer qu’eux.
Il y a une autre idée dans le film que je trouve particulièrement géniale mais absolument mal traitée, c’est le fait que le réalisateur doive aussi, en marge de son tournage, effectuer un commentaire audio de son tout premier film pour la sortie du bluray. On en voit des images, de ce film. Victoria Luengo jouait la mère d’Emilia. On apprend plus tard que le film est animé d’une histoire de tournage particulièrement compliquée. Difficile de ne pas penser au Dernier tango à Paris, par exemple. Bref il me semble que Sorogoyen ne sait pas comment traiter cette partie-là de son film. Qu’il y va un peu sans y aller. Il charge la barque pour pas grand-chose.
J’en viens à ce qui m’a gêné jusqu’à parfois m’agacer là-dedans : pourquoi ces nombreuses ruptures, de format d’image ou de passage en noir et blanc ? Parfois en plein dialogue ? Pour moi c’est vraiment un aveu d’échec (post godardien, sans comprendre) arty et poseur. Affèterie sans intérêt mais qui résiste au point de faire projet esthétique : ça arrive à de nombreuses reprises et c’est très embarrassant.
Néanmoins il faut tout de même dire à quel point Bardem est exceptionnel. Et flippant, vraiment. Et pourtant assez attachant malgré tout. C’est aussi la force du film que d’en faire un vrai personnage, odieux mais dont on comprend les motivations, fidèles par ailleurs à ce qu’il est : un prédateur qui veut avant tout qu’on l’aime. S’il offre un rôle à sa fille c’est moins pour son talent que pour lui donner un coup de main (il le dit clairement) mais surtout c’est un moyen de rédemption. Ça m’a semblé assez passionnant à observer tout du long, pas simplement bête et méchant comme le personnage.
Allez, je m’arrête là. C’est une petite déception. C’est le moins bon film de Sorogoyen. C’est son Valeur sentimentale, mais en mieux, quand même. Bien qu’en réalité, je pense que Sorogoyen souhaite surtout réaliser son Mépris. La dernière scène est une citation quasi directe. C’est son film sur le tournage d’un film. Comme tout le monde, fallait bien qu’il passe par là, j’imagine.