Making-Of est une œuvre attirée par ses contraires et définie par ses contraintes : la superposition de différents niveaux de réalité, depuis la fiction inspirée d’événements authentiques à son élaboration réelle mais rendue artificielle par la réalisation d’un journal de tournage, en passant par la naissance d’un sentiment amoureux partagé entre deux êtres inégalement placés sur l’échelle sociale et professionnelle puisque Nadia interprète un rôle principal là où Joseph est recruté à l’arrache dans des tâches apparemment subalternes. Nous retrouvons une réflexion sur le chaos nécessaire à la création que Federico Fellini, entre autres, investissait déjà dans Prova d’orchestra (1978) par le biais d’un conflit ouvert entre le chef d’orchestre et ses musiciens mutins ; une même métaphore est employée d’ailleurs lors d’un dialogue entre les jeunes amants, elle y adhérant, lui y opposant celle de l’artiste isolé, reclus dans une solitude choisie autant que subie, et exploitée non sans ironie par un plan représentant Simon en train d’engloutir un hamburger de fast-food.
Le cinéma ne naît pas de la magie mais d’un acte de cruauté répété encore et encore qui brouille les repères, défait les axiologies et inverse les fonctions symboliques : le réalisateur, maître à bord, s’avère être à la merci de producteurs soucieux d’une clausule en contradiction avec ses intentions, tributaire du budget et des relations humaines au sein de son équipe. L’intelligence de Cédric Kahn, outre d’enchâsser la fiction des ouvriers dans une autre fiction donnée pour vraie de façon à expliciter leurs points communs, est d’offrir deux fins alternatives : la positive de Making-Of, la négative des Ouvriers. Cette brillance de propos tend cependant à prendre le pas sur la spontanéité tourmentée de la relation amoureuse : les sentiments subissent cette facticité générale, si bien que trop peu d’émotions ne se dégagent d’un long métrage démiurgique qui martèle verbalement l’idée de dérèglement collectif par incapacité à la figurer vraiment.