Sorti en 1976, Marathon Man de John Schlesinger demeure l'un des sommets indéboulonnables du thriller paranoïaque des années soixante-dix, une décennie pourtant dorée pour le cinéma d'angoisse américain. Porté par la partition glaçante de Michael Small et une photographie poisseuse qui transforme New York en un labyrinthe étouffant, le film capture à la perfection le cynisme et la méfiance post-Watergate d’une époque où les institutions et les proches s'avèrent tous corrompus. Au cœur de ce cauchemar éveillé, Dustin Hoffman livre une performance viscérale en Thomas « Babe » Levy, étudiant candide dont la seule faute est de courir pour fuir les fantômes d’un passé familial brisé, avant d'être rattrapé par les démons de la Grande Histoire. Face à lui, Laurence Olivier incarne le Dr Christian Szell, un criminel de guerre nazi d’une froideur clinique absolue, dont la seule présence à l’écran distille un malaise insoutenable. C'est leur face-à-face, brutal et asymétrique, qui élève le film au rang de classique, notamment lors de la mythique et terrifiante séquence de torture dentaire.

Le génie de cette scène repose sur un quiproquo absolu, mais la version française y injecte une dimension supplémentaire, presque accidentelle, qui en décuple l’ambiguïté psychologique. Là où la version originale pose une question factuelle et paranoïaque (« Is it safe? ») pour savoir si le coffre-fort est surveillé, le doublage français formule une réplique à double tranchant : « C'est sans danger ? ». Prononcée par Laurence Olivier avec une intonation monocorde et un accent germanique tranchant, la réplique perd un peu sa dimension purement interrogative pour se charger d'une ironie sadique. Pour le spectateur francophone, un doute s'installe immédiatement : Szell pose-t-il une question sur ses diamants, ou affirme-t-il de manière perverse à sa victime que l'opération qu'il s'apprête à pratiquer ne présente aucun risque ? Cette ambiguïté transforme le bourreau en un monstre psychologique, qui pastiche les formules lénifiantes d'un véritable dentiste pour calmer son patient avant de lui vriller les chairs. Babe, magistralement interprété par un Hoffman à bout de souffle, hurle son incompréhension face à cette phrase qui sonne pour lui comme une énigme abstraite ou une provocation gratuite. Cette confusion linguistique renforce l'aliénation du personnage, totalement impuissant face à une machination qui le dépasse et dont il ne possède aucune clé. En jouant ainsi sur la frontière entre la question logistique et l'affirmation manipulatrice, la version française transforme un interrogatoire de police secrète en un sommet de terreur psychologique pure. Marathon Man transcende ainsi le simple film de complot pour devenir une étude brillante sur la douleur, la résilience et la fatalité, rappelant que le danger ne vient jamais de là où on l'attend. Un demi-siècle après sa sortie, le film n'a rien perdu de sa force de frappe, continuant de faire frémir les cinéphiles à la simple évocation d'un miroir de dentiste.

Ce film génial est aussi le sommet du cynisme de Janeway (le chef de Doc). Janeway sait parfaitement que Babe est un simple étudiant innocent qui ne sait rien. Mais il sait aussi que Szell, lui, est persuadé que Babe sait quelque chose.

Pour les collègues de son frère, Babe n'est pas un ennemi : c'est juste un dommage collatéral, un pion insignifiant sur un échiquier politique. Le fait qu'il soit le frère de Doc ne leur inspire aucune pitié ; au contraire, cela fait de lui le candidat idéal pour servir d'appât à Szell, avant d'être liquidé pour que le secret d'État reste bien gardé.



Bernard-59
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le 6 juin 2026

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Bernard 59

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