Des rumeurs sur l’adaptation prochaine du roman de Richard Bachman/ Stephen King resurgissaient régulièrement depuis bon nombre d’années, au point que The Long Walk était devenu un projet qui tenait de l'arlésienne. Au cours des années, tous ceux qui s’y sont essayés s’y sont un peu cassés les dents, y compris Frank Darabont, pourtant spécialiste de l’adaptation de King au cinéma. Suite à ces échecs à répétition, The Long Walk s'est tapé une solide réputation d'oeuvre inadaptable à l’écran. Un court métrage amateur d'animation avait démontré à travers son approche esthétique radicale qu’il était pourtant possible de rendre à l’écran l’expérience qu’offre le livre de King et on s’était mis à nouveau à y croire un peu. Mais toujours rien à l’horizon.

Alors lorsqu'enfin on a apprit que le projet était sur les rails, une vague d’excitation fiévreuse s'est emparée des afficionados de King. Allait-on enfin avoir une adaptation de ce bouquin ? Parviendrait-elle à se montrer aussi viscérale et radicale que le texte dont elle s’inspire ?

C’est alors qu’on a vu le nom du réalisateur associé au projet : Francis Lawrence, le réalisateur des Hunger Games...

Sans vouloir être mauvaise langue, on savait dés cette annonce que l’œuvre ne pourrait se montrer à la hauteur de la radicalité du roman de Bachman/King, et force est de constater qu’on avait évidemment raison.


Mais attention ! S’il est vrai, sans aucun conteste, que le récit est bien plus lisse, bien plus sage, bien plus scolaire que ce que l'ouvrage de King mettait en scène et qu’il manque sans doute d’un côté punk, sale, radical et halluciné; s’il est vrai qu’on y retrouve jamais la dégradation physique et psychologiques des protagonistes qui se transforment en cadavres ambulants pouvant rappeler des survivants des camps de la mort et qui voient leur personnalité ou parfois leur humanité remise en question à mesure de la marche telles qu’on peut la vivre au premier plan dans le livre ; s’il est vrai que le propos allégorique sur la lutte face à l’oppression est ici lourdement appuyé et remplace la richesse d’interprétation multiple contenue dans le livre de King ; force est de constater que Lawrence parvient tout de même à tirer son épingle du jeu en faisant un film qui n’oublie jamais de rester à hauteur d’homme, qui s’accroche à ses protagonistes comme ceux-ci s’accrochent à la route, à la marche, à la vie.


Dans le livre de King, on peut voir la Longue Marche comme à la fois une allégorie de la guerre du Vietnam et du sacrifice de toute une génération de jeunes gens pour la patrie soulignée par l'omniprésence des militaires et de la figure à la fois tutélaire et menaçante du Colonel (dans le film le Commandant). On peut également y voir une dénonciation de l’esprit de compétition permanent entre tous engendrés par la doctrine ultralibérale, les 1% (les marcheurs sont 100 à la base dans le livre) étant au fond les seuls gagnants de cette compétition forcenée. On peut aussi y voir une critique des futures dérives de la société du spectacle ainsi qu'un roman d'apprentissage, un chemin de vie de la naïveté des débuts à une maturité privée de ses illusions et acquise à la dure sur la fin.


Si le film de Lawrence peut éventuellement évoquer quelques-uns de ces éléments (avec par exemple le discours du colonel à propos de la paresse endémique de la société et de la nécessité d’un retour à la « prospérité » ou à travers l'environnement militaire qui induit une critique sur les sacrifices de la jeunesse américaine face aux multiples guerres auxquelles le pays a participé) , ils n’en constituent pas la démonstration principale. Le film préfère imposer un discours sur la liberté perdue de cette dictature militaire dystopique. La figure imposée du combat de la liberté face au despotisme étant moins casse-gueule, même si plus surfait, que la multiplicité interprétative du matériau d’origine.


Pourtant, le film parvient en se focalisant sur l’humanité de ses protagonistes et sur leurs relations interpersonnelles en imposant une vision altruiste et solidaire de l’Homme, à rendre une copie qui n’est d’abord jamais ennuyeuse, malgré le côté monotone induit par la marche, mais qui peut aussi s’avérer touchante par moments. Il y a entre autre quelques belles scènes entre les protagonistes, et notamment une scène d’échange que j'ai beaucoup apprécié avec Barkovitch.

Il faut d’ailleurs noter que les interprètes font un travail impeccable et parviennent à entraîner avec eux le spectateur de ce jeu de massacre sans espoir qu’est la Longue Marche.

Néanmoins, croire que le film est timoré en toute chose serait une erreur. Lawrence reste tout du long dans une certaine austérité qui colle au sujet du film. Jamais il ne cherche à glamouriser son sujet ou ses acteurs. Il reste d'une froideur et d’un jusqu’au boutisme dans la mise en scène des exécutions qui risque de déranger quelques spectateurs. La caméra ne se détourne pas, elle montre la mort violente des participants à cette longue marche sans véritablement chercher à l’édulcorer de quelque manière que ce soit, ni en cherchant à faire du sensationnalisme. De plus, l'équipe ose remanier un peu l’histoire et parvient à une conclusion qui si elle est différente de l’histoire originale (et à mon avis inférieure car encore une fois plus évidente dans sa conclusion et moins libre d’interprétation) n’en est pas moins téméraire et résonne particulièrement avec les événements de notre époque et le retour en force de discours politiques décomplexés dans leur violence, tenus par des figures d’autorités à l’attitude simpliste. On pourra bien entendu s’amuser du travail de Mark Hamill qui modèle son Commandant jusque dans sa syntaxe et ses tournures de phrase sur certaines figures contemporaines que vous reconnaîtrez sans mal.

Il y a donc une véritable volonté de raconter quelque chose sur la société actuelle dans le chef de l’équipe du film qui le rend éminemment sympathique même si on ne peut que regretter son manque d’audace sur le fond comme en matière de mise en scène.


C’est un film que j'ai bien du mal à situer. En fait tout dépend de quel point de vue on se place : si on regarde le film en tant que tel, c’est un bon petit film appartenant au genre de la dystopie et du jeu de massacre héritier de Battle Royale et on peut s’en satisfaire ; mais si on pense à ce qu’il aurait pu être entre des mains plus aventureuses, plus radicales dans l’approche comme dans la mise en scène, on est obligé d’être un poil déçu du résultat. J’ai décidé ici de choisir l'entre deux pour ma note . Je ne suis pas choqué non plus si des gens lui mettent 7 ou 5/10.


En conclusion, le film fonctionne plutôt bien à partir du moment où on ne projette pas dessus les fantasmes sur ce que ça aurait pu donner entre des mains plus expertes, et il se hisse dans le haut du panier des adaptations de King au cinéma. De plus les acteurs donnent à voir des performances plutôt réussies. Je trouve tout de même que tout ça est un peu sage et lisse en matière de mise en scène, mais le film à un petit supplément de cœur et d’âme qui le distingue d’autres films récents du genre et particulièrement des autres films de Lawrence sur le même thème.

Samu-L
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le 3 oct. 2025

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