Contrairement au languide The Smashing Machine de Benny Safdie, sorti en fin d'année dernière, Marty Supreme ressemble à un véritable « film des frères Safdie ». Épris de vitesse et d'absolu, Marty Mauser (Timothée Chalamet) rebondit, deux heures trente durant, sur les murs de la fortune comme les balles de ping-pong qu'il manie en virtuose. S'il serait fastidieux d'évoquer toutes les ramifications du scénario touffu du film, on pourrait toutefois partir de l’une des premières scènes où le héros, hâbleur de génie, tente de vendre le concept d'une balle personnalisée dont la couleur orange permettrait de capter l'attention du public. On peut y voir une allégorie du cinéma pour Joshua Safdie, déjà au cœur de ses précédents films : à l'ère du capitalisme attentionnel, construire une intrigue revient à bombarder le spectateur d'informations qu'il lui faut absorber, aux limites de la surchauffe, pour tenir le rythme du protagoniste principal. D'où un goût prononcé pour les bifurcations inattendues qui caractérise l'écriture du film : dans Marty Supreme comme dans Good Time ou Uncut Gems, la narration prolifère à la manière d'un rhizome, par embranchements imprévus, à travers un dédale de couloirs, de coulisses, de portes dérobées et de tunnels qu'arpentent les personnages.
Le film illustre exemplairement cette esthétique mimant, par un sens aigu de la construction narrative, une apparente anarchie. C'est notamment le cas de la (bientôt célèbre) « scène de la baignoire » où le plancher d'une chambre d'hôtel s'effondre, reliant des personnages que l'on imaginait pas contigus. À cet instant, le scénario dévie brutalement de sa trajectoire, ouvrant littéralement une brèche – on voit une fracture ouverte en gros plan – dans laquelle s'engouffre le protagoniste. Le cinéma des Safdie épouse ainsi la forme d'une vaste fuite en avant, où la réalisation individuelle repose sur une dépense permanente, énergétique autant que financière – dans Good Time, tout partait ainsi d'un casse raté et dans Uncut Gems, d'une dette à rembourser. Marty Supreme complète cette représentation, profondément américaine, d'une existence entièrement tournée du côté de la compétition et du surpassement de soi lors de son générique d'ouverture, où les spermatozoïdes de Marty font la course pour féconder l'ovule de Rachel (Odessa A'Zion), sa petite amie. Victoire inaugurale sur le destin, l'existence n'est possible qu'à l'intérieur d'un agencement de flux (dont New-York constitue, film après film, l'emblème définitif) dont nul ne saurait s'extraire.
Il y a, en ce sens, une profonde inquiétude existentielle qui émane du film, que ne saurait alléger sa conclusion, apparemment apaisée, où Marty s'effondre en larmes devant la beauté innocente de son bébé tout juste né. La circularité même de la structure dramatique, où première et dernière scènes se répondent, inscrit le film dans une dynamique de circulation refermant son piège sur le héros. L'énergie du désespoir qui anime les héros safdiens constitue ainsi à la fois leur condition de possibilité et leur malédiction. La quête éperdue du bonheur s'apparente à un pari sur le sens même de leur existence. Uncut Gems en tirait toutes les conséquences en associant symboliquement l'addiction de Howard Ratner (Adam Sandler) aux jeux d'argent avec une forme de foi, qui constituait une transmutation de la dévotion juive de son entourage vers un autre dieu, celui de la circulation permanente du capital. Si Marty Supreme n'atteint pas le même vertige métaphysique, il poursuit le même sillon, en faisant de Mauser le vengeur d'une identité juive américaine tout juste sortie de l'Enfer concentrationnaire (comme le rappelle une magnifique scène de flashback à Auschwitz) et pourtant méprisée par les élites WASP.
La frénésie de Marty est donc aussi celle d'un homme qui cherche à se faire une place dans le grand récit de la réussite individuelle et de l'American Dream, alors même qu'il demeure condamné à rester en marge du « big picture » – comme l'illustre la scène où, devant les pyramides d'Égypte, les Harlem Globetrotters occupent le premier plan tandis qu'à l'arrière-plan il arrache un fragment de l'édifice millénaire pour l'offrir à sa mère, affirmant : « Notre peuple l'a construit. » Devenir une star en Amérique suppose toutefois d'accepter le jeu des images et d'un show-business au sein duquel les gens de peu sont toujours pris au piège. C'est le sens donné à sa relation amoureuse avortée avec Kay Stone, actrice de cinéma sur le retour, mais plus encore sa relation de rivalité avec Endo, champion japonais de ping-pong. Là où Mauser demeure en dehors de l'iconographie officielle de l'Amérique des années 1950, son adversaire se fait le porte-étendard d'un Japon en pleine reconstruction, en apparaissant sur les bandes d'informations officielles du gouvernement et les images publicitaires dans la rue. L'épilogue du film, concentré sur un match de gala complètement bidon (pour vanter les mérites d'une marque de stylos devant le public japonais), synthétise à cet égard l'horizon du film : celle de la confrontation entre l'authenticité brutale, par-delà bien et mal, d'un maverick éperdu et un monde de simulacre et des images déja prêt à l’engloutir et le répudier.