La fuite en avant, trame obsessionnelle de(s) Safdie, était consubstantielle aux trajectoires des toxicomanes, braqueur et bijoutier surendetté. Dans le cadre du biopic sportif, cette course après l’argent crée un décalage, original mais risqué. Fil rouge du genre, l’entraînement n’apparaît presque pas. C’est que Marty Supreme n’est pas le portrait d’un besogneux, se forgeant le mental dans une lutte contre lui-même, mais d’un impulsif dont le talent s’exprime dans la plus grande adversité. Avec les coups de sang contre l’arbitre, c’est peut-être ce qui rapproche Marty du champion de tennis John McEnroe qui, selon Serge Daney, avait besoin pour gagner de se sentir dos au mur, menacé de toutes parts (« L’hostilité, c’est sa drogue. »*) La victoire finale au Japon ne s’explique pas autrement, aucune stratégie n’ayant été élaborée pour dépasser Endo et sa prise porte-plume (Marty se plaint lui-même de ne pas en avoir eu le temps). En réalité, il n’est pas tant athlète que joueur. Bluffeur, flambeur et parieur (« si j’envoie la pomme dans ce compotier, vous me rejoindrez dans ma suite royale... »). Jouer son va-tout, c’est sa drogue. C’est donc aussi un escroc.
L’anti-héros safdiesque par excellence, mû par une impulsivité juvénile (ou puérile), source de saillies antipathiques autant que de coups d’éclats. Chalamet réussit sa transformation en chien fou, entamant le second acte de son parcours à la Di Caprio. Imprévisible, il fait peser sur nous un climat d’insécurité. Car l’impulsif provoque des plus dangereux que lui, faisant craindre les représailles au détour d’un plan ; dans le même temps, on redoute sa propre dangerosité. Marty manque de tuer le mari de Rachel à coup de trophée. Et quand, sur scène, il montre comment bien tenir son couteau, on frémit comme devant le Joe Pesci fou des Affranchis. À cela s’ajoute la quête d’argent tous azimuts, qui rend l’intrigue elle-même imprévisible. Comme le hors-piste, ce style digressif est grisant, mais le risque est de se perdre.
Par souci archaïque de l’unité d’action, je trouve que cette affaire du chien perdu, Moses, prend des proportions bibliques. Certes, c'est tout le principe. Mais quel intérêt pour finir dans un bain de sang tarantinesque, en recourant au cliché du fermier American Gothic à la gâchette facile ? C’est exogène et donc gratuit − les préparations du scénario peinent à le masquer. La loi de Murphy devait frapper pour que tombe cette baignoire, qui plus est chez un mafioso. Une image choc que le co-scénariste, Ronald Bronstein, voulait caser depuis longtemps dans un projet, comme il l’avoua aux Cahiers du cinéma (n°828). Ce faisant, il fit passer Marty à travers le plancher de son propre film, laissant sur le carreau l’ami Wally (Tyler, The Creator), qui restera une esquisse, comme les autres. On nous vendait pourtant la description de ce milieu anticonformiste. Certes, Marty Supreme épate visuellement par la patine des environnements conçus par Jack Fisk, par la variété des gueules castées par Jennifer Venditti et (dé)maquillées par Mike Fontaine. Mais la course à la péripétie de ce film est aussi une fuite de ses « responsabilités romanesques ».
Rappelons-nous la frénésie scorsesienne, inspiratrice du style Safdie. La narration rétrospective offrait la peinture jubilatoire des mœurs d’un milieu (le milieu dans Les Affranchis), tout en s’attachant à la tragédie d’une amitié déchirée par les forces du dollar (Casino, The Irish Man). La course effrénée s’arrêtait pour faire d’un affrontement verbal l’égal d’un combat de boxe (les disputes dans Raging Bull). Autour du protagoniste, les autres existaient vraiment. Au-delà de l’aventure de la gagne, ce sont les relations qui donnaient à l’œuvre son cœur. Ainsi de Mad Love in New York (2014) et Good Time (2017) des Safdie. Cette fois, la musique si inventive de Daniel Lopatin, ample et enchanteresse, qui tend au baroque liturgique (« Holocaust Honey »), ne suffit pas à hisser spirituellement cette affaire de volonté de puissance.
Marty Supreme est à son meilleur dans la confrontation avec le magnat des stylos Rockwell. L’intrigue engendre alors des images à l’ambivalence vertigineuse. Comme ce triomphe hors-concours, au prix de la dignité retrouvée du peuple japonais, pour le seul plaisir de militaires d’occupation. En remettant en cause tout le parcours de Marty, cette fin grinçante jure avec le slogan de la promo, « Dream Big ». Cette appétence pour l’ambivalence est ce qu’il y a de plus jouissif, on la retrouve dans moult raccords-contrastes, effets sonores (Marty entend « Daddy !! » en rentrant du Japon « à l’égal » des soldats) et dans certaines images marquantes (le collier plein de cheveux qui s’avère en toc). La scène du ticket gagné au prix d’une fessée pourra sembler caricaturale, mais elle atteint la force satirique et pathétique du cinéma muet.
D’où une certaine déception avec cette fin convenue du bébé rédempteur. Un joker censé solder la fuite des responsabilités familiales (caractéristique des hommes scorsesiens). Et donc racheter notre chien fou de son anti-héroïsme, in extremis. Aucun indice ne laissant vraiment imaginer la suite, sinon une séparation inévitable d’avec Rachel, l’emmerdeuse de service. Elle n’y serait pas réduite si on l’avait dotée d’autres traits que l’opiniâtreté − ce qui en fait le simple reflet de Marty.
Bonus : Selon Freud, l’épouse de Dostoïevski s’était accoutumée à l'addiction de celui-ci pour le jeu « parce qu’elle avait remarqué que la production littéraire, qui seule pouvait les sauver, ne se réalisait jamais avec tant d’aisance que lorsqu’ils avaient tout perdu et engagé leur suprême avoir chez l’usurier. » | Cité par Dominique Fernandez, préface au Joueur (1866), Gallimard - folio, Paris, 1973, p. 12.
* Serge Daney, "McEnroe a frawley la grosse colère" (Libération, 3 juillet 1981), in L’amateur de tennis, P.O.L., Paris, 1994, 224 p. Cité dans le film L’empire de la perfection (2018) réalisé par Julien Faraut.