Il y a un moment, entre la fin des années 90 et le milieu des années 2000, où la comédie américaine semble avoir retrouvé un élan galvanisant : les dérives romantiques d’Apatow et des Farrelly ; les joies adolescentes de chez Mottola ; ou le jeu de distorsion du rêve américain par Larry Charles. Par ailleurs, si l’on se recentre principalement sur le couple Farrelly – Apatow, cette vague comique américaine semble soudainement fascinée par la figure du mâle inapte. Non pas impuissant au sens clinique, mais disqualifié par le monde tel qu’il est devenu – le looser chéri des comédies adolescentes, devenu adulte. Dans Mary à tout prix, Ted (Ben Stiller) poursuit une image, celle d’un amour adolescent évaporé, incapable de l’atteindre, autrement que par la maladresse. Dans 40 ans, toujours puceau, Andy (Steve Carell) est resté à quai, épargné par l’échec amoureux parce qu’il ne s’y est jamais essayé. Et dans En cloque, mode d’emploi, Ben (Seth Rogen), fainéant attendri adepte des joints bien roulés, est projeté dans une paternité par accident, comme un personnage de cartoon qui tombe subitement dans un trou. Ces films ne racontent pas tant des histoires d’amour que des histoires de retard — retard sur les femmes, retard sur soi-même.
A l’inverse des gentlemen’s idiots et attachants de l’aire classique, comme Cary Grant ou Rock Hudson, le corps masculin, dans ces trois films, n’est plus héroïque : il est trop gros, trop poilu, trop maladroit. Il est montré, exhibé même, mais jamais érotisé. Ce que la caméra capte, c’est le moment où ce corps – allié à la bêtise éternelle du personnage – devient un problème pour lui-même, où il entre en conflit avec un certain mythe américain de la maîtrise de soi. Et ce n’est pas un hasard si le sexe y est toujours décalé et burlesque. Comme si ces hommes ne savaient plus très bien à quoi il sert — sinon à prouver quelque chose qu’ils ne sont plus sûrs de vouloir prouver. On pense bien sûr à Keaton ou Lewis, façon andouille à l’aube du 21ème siècle. Le burlesque devient embarras, et l’embarras devient matière comique. C’est le théorème de ces films géniaux.
Mais ce que ces films captent aussi, c’est le moment où le comique cesse de flatter et nous touche tout doucement. Car ce sont avant toute chose des comédies de l’affection : elles filment des personnages qui ne savent pas qu’ils sont ridicules, et c’est ce qui les sauve. Il n’y a pas de cynisme chez les Farrelly ou chez Judd Apatow. Il y a, au contraire, une étrange tendresse pour ceux qui ne savent pas vivre selon les règles du jeu amoureux. Et si ces films font rire, c’est parce qu’ils organisent, dans un doux mélange de soin et de bêtise, les conditions d’un certain désordre : celui de la masculinité filmée comme une expérience ratée. Ce sont des films pour une époque où il n’y a plus de mode d’emploi. Seulement des hommes qui essaient de lire la notice à l’envers, et des femmes, patientes ou furieuses, qui la jettent par la fenêtre.