Qui est le film ?
Materialists est le second long-métrage de Céline Song, après Past Lives (2023), déjà salué pour sa finesse et sa mise en scène du non-dit amoureux. Mais là où ce premier film jouait la carte de l’émotion retenue, Materialists affiche d’emblée un objectif plus frontal et conceptuel : radiographier le lien entre amour et capital, sentiment et structure.
Le film suit Lucy (Dakota Johnson), une organisatrice de rencontre amoureuse "haut de gamme" qui rationalise les sentiments des autres avec la précision d’une comptable. Deux hommes gravitent autour d’elle : John, acteur en marge du système, et Harry, golden boy de Wall Street. Tout est posé pour une romcom classique… sauf que Song s’en méfie, et en fait quelque chose d’autre.
Que cherche-t-il à dire ?
Ce que Materialists cherche à penser, c’est l’impossibilité d’un amour "neutre" dans un monde structuré par la valeur. L’amour est-il encore un espace gratuit, dans une société où tout (même le désir) se pense en termes de rentabilité, de compatibilité, de storytelling personnel ? Song ne cherche pas à dénoncer les logiques du capitalisme comme d’un ennemi, mais à montrer comment elles habitent nos gestes les plus intimes.
Le cœur du film, ce n’est pas le triangle amoureux. C’est la manière dont le langage de la performance sociale s’est infiltré dans nos affects, nos attirances, nos ruptures. Le film ne prétend pas répondre à ces tensions : il les laisse vibrer, en surface et en creux, avec une lucidité presque inconfortable.
Par quels moyens ?
Le scénario de Materialists est un miroir sans tain : les dialogues, à la fois légers et perforants, laissent affleurer ce que les personnages n’osent pas toujours formuler. Ce n’est pas l’amour qui est mis en doute, mais les conditions qui le rendent possible. Céline Song insuffle dans les échanges amoureux une lucidité cruelle : les conversations deviennent des négociations implicites entre valeurs, trajectoires sociales, philosophies de vie. Par ce biais, le film interroge directement : l’amour peut-il survivre à la conscience des structures sociales ?
La mise en scène, faussement discrète, compose des cadres qui opposent toujours le confort à la vulnérabilité, le luxe à la simplicité, la performance à l’écoute. Les appartements, les vêtements, les gestes du quotidien deviennent des signes de pouvoir, mais aussi des symptômes de fragilité. En montrant comment les personnages habitent ou fantasment l’espace matériel, Materialists suggère que le capitalisme ne fait pas que polluer les sentiments : il les structure, les informe, les dirige.
Le regard que les personnages posent les uns sur les autres n’est jamais exempt d’une couche d’analyse sociale. Un costume, un âge, une taille, une manière de s’exprimer, un métier : tout devient indice. Le désir n’est pas supprimé, mais il passe par des filtres. En cela, Materialists interroge finement la possibilité d’un élan amoureux dans un monde saturé de signifiants. Peut-on encore désirer une personne pour elle-même, ou seulement pour ce qu’elle incarne ?
Céline Song filme l’intimité non pas comme un refuge, mais comme un champ de bataille sémantique. Les personnages se heurtent dans leurs façons de penser le monde : l’économie, le progrès, la réussite, la sécurité. Les joutes verbales prennent alors une tournure presque philosophique, où chaque idée devient un test de compatibilité.
Enfin, le film joue avec la tentation du rêve. Les personnages idéalisent une vie alternative, un amour pur, une simplicité débarrassée des compromis du présent. En réactivant la figure du grand amour déconnecté de la réalité, Song nous pose la question s'il ne s'agit pas d'un refus de la complexité contemporaine au profit d’un fantasme régressif ?
Les personnages racontent leur vie comme on présente un portfolio : chaque anecdote devient une démonstration de valeur, un choix de branding personnel. Le film interroge ainsi la manière dont nos récits sont formatés pour séduire, convaincre, légitimer nos choix et non plus pour transmettre un vécu sincère.
L’un des moments clés (un mariage orchestré par Lucy) résume le regard de Song. La cérémonie est splendide. Mais tout sonne faux : les vœux sont calibrés, la mise en scène parfaite, et pourtant, personne ne semble croire à ce qui se joue. En filmant cela sans ironie frontale, Song transforme le mariage en pur rituel, vidé de sens.
Où me situer ?
Je sors du film partagé. Il y a une intelligence froide dans la manière dont Song dissèque l’amour capitalisé. Le geste est courageux, précis, cohérent. Mais le cœur manque. À force de désirer la distance critique, Materialists sacrifie une part de chair. Tout semble tenu, comme sous vide : les personnages fonctionnent comme des figures, les scènes comme démonstrations. C’est à la fois fascinant et frustrant. Mais là où beaucoup auraient opté pour une satire acerbe, elle choisit la suspension, la retenue, le doute.
Ce qui me dérange davantage, c’est cette digression sur le viol, aussi sincère et pensée soit-elle. Elle capte l'attention, bien sûr, mais elle semble surgir d’un autre film, d’une autre nécessité. Le trouble qu’elle génère est réel, mais dévie du cœur du récit, comme si Céline Song ouvrait une parenthèse dont le contenu, aussi grave soit-il, dilue la précision du propos principal.
Quelle lecture en tirer ?
Au fond, Materialists est un film qui nous regarde autant qu’on le regarde. Il ne nous dit pas uniquement : “voilà ce qu’est l’amour dans un monde capitaliste”. Il nous demande : “comment continues-tu à croire à l’amour, alors que tu sais tout cela ?” Et cette question n’est pas posée en théorie : elle traverse chaque scène, chaque geste, chaque regard. À ce titre, il est pertinent. Mais son efficacité critique dépend du spectateur : soit on entre dans cette mise à distance et on accepte de ne jamais vibrer ; soit on en sort, désarmé, avec l’impression d’avoir regardé un film sur l’amour sans jamais le ressentir.