Materialists surprend par son insaisissable tonalité composée d’un entrelacs de registres différents, alliance du satirique – le film s’inscrit dans le sous-genre de la comédie de mœurs – et du pathétique, du romantique et du polémique, que prend en charge une mise en scène tout à la fois esthétisante et tenue à distance, captant dans de beaux plans que l’on croirait publicitaires le déchirement, l’incompatibilité, l’imprévu pourtant bannis des slogans commerciaux. La réalisatrice Celine Song prolonge l’introspection amorcée dans Past Lives (2023), soit l’écriture d’un protagoniste tiraillé entre deux hommes, chacun polarisant un rapport à la réussite et, par extension, un mode de vie, une conception du monde : John est modeste, conduit la même voiture bruyante et vit toujours dans le même appartement ; Harry, lui, incarne la perfection au masculin au contact duquel les gens et les choses prennent de l’importance.
Le centre de gravité du long métrage réside dans la notion de valeur appliquée à la fois au mariage, suscitant une querelle théorique – peut-on le réduire à une simple transaction entre deux parties ? – qu’entretient Lucy compte tenu de son écartèlement entre un caractère profondément romantique et un emploi mercantile exigeant profit et cynisme, et aux individus tout entiers : qui décide de leur valeur ? Sont-ce les algorithmes qui réduisent le client à une « marchandise qui ne sert à rien », dixit Sophie ? Derrière eux se synthétise une considération matérialiste de l’amour visant à tomber sous le charme non de l’autre mais de l’image idéale que l’on s’en fait, support à la projection de ses désirs. Le profil « coche des cases » et transforme le métier de « matchmakeuse » en docteur Frankenstein contraint de dénicher la perle rare à partir des fragments exigés par les consommateurs ; Harry en est l’allégorie, que redouble John avec un burlesque involontaire : alors que le premier propose de reconduire l’entremetteuse à son domicile, celle-ci rétorque disposer d’un chauffeur qui n’est autre que l’ancien petit-ami devenu entretemps serveur…
Le film réinvente le theatrum mundi en articulant son exercice de cruauté à une écriture tendre et sensible de ses personnages. Une réussite bien interprétée et magnifiquement photographiée.