May
6.7
May

Film de Lucky McKee (2002)

May s’engouffre dans toutes les ambiguïtés, toutes les aspérités de notre fascination pour l’étrange en composant un personnage de prime abord défini par sa différence physique et son isolement social, à l’origine d’une marginalité qui la conduira à côtoyer, jeune adulte, d’autres marginaux s’adonnant à des pratiques jugées déviantes – la réalisation d’un court métrage gore, le lesbianisme. Le bandeau sur l’œil, symbole de piraterie et du jeu de rôles avec ses camarades, devient rapidement le vecteur de tout un imaginaire de la contrebande que l’ellipse affranchit du temps de l’enfance, non de ses correspondances adolescentes ; notons d’emblée l’erreur volontaire qui consiste à faire porter sur l’œil droit le bandeau de pirate puis sur l’œil gauche le strabisme, erreur que seule corrigera la réflexion du visage de la jeune fille dans la boîte en verre contenant la poupée. La suite du long métrage n’aura de cesse de revenir à cette dernière, et de fissurer ladite boîte à mesure que le désir formulé par la mère est accompli par May : faute d’ami véritable, s’en fabriquer un à partir des morceaux choisis parmi un entourage tour à tour séduisant et décevant. Cette relecture du mythe de Frankenstein et de sa créature advient dans un cadre réaliste, avec une topographie précise et restreinte : le secrétariat d’une clinique vétérinaire, le parc situé non loin de là où sortent régulièrement des aveugles, le garage automobile au nom équivoque (« Auto Body Center »), la chambre de May, la maison d’Adam…

Comme son protagoniste, le réalisateur Lucky McKee inscrit sa quête du sublime dans un quotidien banal, capte par de très gros plans des membres qui génèrent une fascination en raison de leur « perfection » ; il confronte ainsi ses personnages aux zones d’ombre de leur marginalité de surface et de leur pulsion scopique – car ils sont spectateurs au même titre que nous –, transpose dans la réalité l’anthropophagie et le plaisir pris à se manger l’un l’autre tels que représentés dans l’œuvre d’Adam, explore la tentation éprouvée par Polly pour la lame tranchante et les coupures réalisées sur la peau, adopte le rapiéçage des vêtements en stylistique de montage. Ce faisant, il figure la révolte d’une jeune femme contre l’ordre établi et les injonctions qu’incarnait initialement sa mère, celle qui l’empêchait d’ouvrir son propre paquet cadeau de peur que le papier ne soit « arraché n’importe comment », mimétique de la poupée qu’il ne fallait pourtant « jamais la sortir de sa boîte ». Une réussite.

Créée

le 18 avr. 2026

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