Cette suite, qui sera probablement le dernier film de Kechiche au vu de tout ce qui lui court après, constitue un dénouement parfaitement maîtrisé pour achever l’édifice que forme l’ensemble de son œuvre.


Après le laboratoire interactionnel qu’était le premier volet, ces deux heures et demie viennent assommer définitivement les aspirations de ces jeunes issus des classes populaires dans leur désir d’émancipation. Le ton est donné dès l’ouverture : ces femmes de milieu populaire observant, depuis la lucarne de la cuisine, une grande actrice hollywoodienne, jugeant son hexis (perçue comme peu caractéristique de son statut social), symbolisent avec une grande justesse la mise à distance qu’opère Kechiche entre le spectateur et l’environnement filmé, centré sur des personnages parfaitement conscients de leurs rôles respectifs dans cette pièce de théâtre qu’est l’espace social.


Comme dans L’Esquive, qui montrait l’impossibilité pour des « prolos » de jouer aux bourgeois sans entrer en tension structurelle avec leur environnement, le réalisateur interroge ici la théâtralité même des trajectoires individuelles. Marivaux n’est jamais loin : la tentative d’endosser un nouveau rôle social est sans cesse rattrapée par le poids des conditions d’origine, le changement de masque ne suffit jamais à déplacer réellement les positions. Comme dans « La Faute à Voltaire » l’institution policière arrive toujours à la toute fin pour remettre tout le monde à sa place, comme à la fin d’une soirée trop arrosée où chacun a pu croire que tout pouvait arriver.


Peut-être encore plus que La Vie d’Adèle, Mektoub My Love : Canto Due est avant tout un film sur la lutte des classes, centré sur la dialectique intime et perverse qui s’installe entre leurs membres respectifs. Le triangle du désir (dans un registre qui convoque à nouveau le théâtre tragique classique) mis en scène entre Tony, Amin et Jessica condense toutes les passions et tensions propres aux interactions entre ces groupes sociaux. Si Tony joue parfaitement des codes de la masculinité populaire pour faire frissonner une bourgeoise américaine, cette dernière se révèle d’une perversité à la fois profondément malaisante et étrangement jouissive dans la manière dont elle met Amin en difficulté, en le confrontant frontalement à son propre malaise.


Amin incarne alors, comme le premier épisode, une âme sensible, gênée, maladroite, profondément mal à l’aise avec son propre corps. Cette gêne se matérialise notamment dans son incapacité à danser lorsqu’il est entouré : il ne peut le faire qu’en fermant la porte, seul. C’est une scène que je trouve remarquable, tant elle explicite la barrière que son esprit introverti érige entre lui et le monde (qui était déjà dans le 1 superbement mis en scène dans la boite de nuit). La tension monte entre ce voyeur, saturé par ce qu’il perçoit et ressent, et son impossibilité persistante à entrer lui aussi dans la danse. C'est ce qui va amener à ce violent dénouement final.


Car dans ce monde où les bourgeois demeurent les acteurs principaux (que Jessica soit actrice n’a évidemment rien d’anodin dans le registre bourdieusien qu’adopte Kechiche), le jeune prolo, lui, n’a que ses yeux et ses mains : ses yeux pour regarder, ses mains pour travailler, afin de s’acheter une place en première loge lui permettant d’approcher un monde séparé du sien par des barrières à la fois matérielles (les grilles de la villa comme métaphore évidente) et surtout symboliques.


Comme un clin d’œil final à La Graine et le Mulet, la fin du film est une véritable claque politique. Amin court, lamentablement, vers on ne sait où, (rappelant Slimane le père dans la Graine et le Mulet) mais rappelant surtout que la réussite sociale est une chimère pour les dominés : Chez Kekiche, elle n’a individuellement aucune fin claire. Ainsi pour Amin, l’illusion d’ascension est brisée, et son corps si longtemps malmené sans savoir comment le guider, que ce soit dans le volet un et ce volet deux, apparaît usé.


Je pourrais continuer pendant des heures à analyser ce film. Encore une fois, comme le premier volet, un chef-d’œuvre.


MarinParigi
9
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à ses listes Les meilleurs films se déroulant en été et Les meilleurs films se passant en bord de mer

Créée

le 21 déc. 2025

Critique lue 14 fois

Marin Parigi

Écrit par

Critique lue 14 fois

D'autres avis sur Mektoub My Love - Canto due

Mektoub My Love - Canto due

Mektoub My Love - Canto due

9

Sergent_Pepper

3176 critiques

Le clan retrouvé

Enfin, la lumière. La projection sulfureuse d’Intermezzo, trip hypnotique, sensoriel et problématique enfermé dans une boîte de nuit avait propulsé la saga Mektoub dans les limbes, engluée dans les...

le 6 déc. 2025

Mektoub My Love - Canto due

Mektoub My Love - Canto due

8

Docteur_Jivago

1446 critiques

L’été qui craque

Avec Canto Due, Kechiche nous replonge dans la continuité immédiate de l’été solaire et suspendu du premier volet. On retrouve Amin, Tony, Ophélie et tous les autres comme si rien n’avait bougé,...

le 4 déc. 2025

Mektoub My Love - Canto due

Mektoub My Love - Canto due

9

Mr_Purple

94 critiques

Destin d'hymen

Est-il seulement possible de parler du film sans évoquer le contexte de production, de distribution, l’attente, les polémiques ? Oui, et c’est précisément ce que je m’apprête à faire. Laissez-moi...

le 16 nov. 2025

Du même critique

Sorda

Sorda

8

MarinParigi

54 critiques

Ressentir le monde différemment

Prenant à contrepied le magnifique A Scene at the Sea de Takeshi Kitano qui, il y a plus de trente ans, dessinait avec poésie l’amour entre deux jeunes sourds-muets sublimé par la découverte du surf,...

le 27 juin 2025

Du peu que j’ai eu, Du mieux que j’ai pu

Du peu que j’ai eu, Du mieux que j’ai pu

5

MarinParigi

54 critiques

Le moins bon projet du meilleur rappeur de sa génération ?

Lesram était depuis longtemps promis à devenir le meilleur rappeur de sa génération grâce à une écriture et une technique monumentale. Seulement voilà: il aura quand même fallut attendre pas mal...

le 30 janv. 2024

L'Amour qu'il nous reste

L'Amour qu'il nous reste

7

MarinParigi

54 critiques

C'est surtout l'Islande qu'il nous reste

J’adore les films qui se déroulent au gré des saisons et dans ce film islandais, on va suivre justement la décomposition presque organique d’une famille au fil de l’année par l’absence du père, par...

le 16 juin 2025