Cette critique est un pur spoiler puisqu'il s'agit de proposer une nouvelle fin au film.
Il faut d'abord saluer la grandeur esthétique et plastique de ce film qui impressionne autant qu'il prend aux tripes. Les corps de marionnettes muettes et trop maquillées que sont les acteurs et actrices (dont la sublime Brigitte Helm) participent à l'étrangeté générale du film. Les expressions des visages sont aussi excessives que les décors ; les mouvements frénétiques de la caméra et des corps mettent en valeur les rares moments d'immobilité (le jardin d'Eden au début qui devient un tableau, les premiers pas de la femme-robot qui s'éveille, le regard méchant de Rotwang derrière sa lampe...). Tout cela n'est pas qu'un plaisir esthétique : chaque mouvement sert une émotion et chaque émotion sert l'histoire. On ressent la félicité et la terreur de Maria, le désespoir et la ferveur amoureuse de Freder, la froideur et l'inquiétude de Joh, la folie de Rotwang. Et en miroir, on ressent tout autant les émotions collectives : la douleur et la colère des ouvriers, la fièvre hédoniste des bourgeois. La longueur des scènes dramatiques est frappante, Fritz Lang nous maintient dans l'émotion le plus longtemps possible : l'explosion des machines au début, la fuite de Maria, l'inondation de la cité des ouvriers... Le film montre une maîtrise parfaite de la temporalité, en alternant accélération et accalmie, frénésie et immobilité, le temps du film est un temps subjectif où la peur paraît interminable et l'effervescence fugace.
L'histoire est simple et efficace, reprenant les mythes bibliques (Tour de Babel, Apocalypse, chute de Babylone) ainsi que les thèmes narratifs chrétiens (l'attente du messie solitaire, l'amour absolu et maternel de la sainte vierge, la loyauté du compagnon fidèle). Et fondant en même temps la mythologie industrielle de la modernité : la machine infernale, l'aliénation par le travail ouvrier, la grande ville lumière, l'accélération des rythmes de vie. Le débat sur les différentes interprétations politiques du film a lieu d'être : entre marxisme et fascisme, romantisme et christianisme, il y en a des symboles et des messages dans ce film ! Cette ambiguïté ne poserait pas de problème si le film ne s'attelait pas, à la fin, à un dénouement débile qui conclut sur un message : les mains et la tête ont besoin du cœur pour se comprendre, affiché en grosses lettres pour celles et ceux qui auraient raté le coche. Quel dommage ! Durant tout le film on se demande si on regarde de la propagande fasciste, de la propagande chrétienne ou de la propagande marxiste, quelle force d'être capable de maintenir ensemble un tel triptyque ! Et pourtant, patatra, à la fin, le verdict tombe, c'est bien un film nazi avec une fin consensuelle où la colère des ouvriers disparaît dans la fumée du bûcher, le chef accepte le consensus alors qu'il n'a aucune raison de le faire, la seule femme du film (qui est en fait le personnage principal à bien y regarder) s'efface pour laisser les hommes décider, et l'amour l'emporte par la grâce chrétienne du retour à l'ordre naturel.
J'en arrive donc à ma proposition : changer les 10 dernières minutes du film suffirait à redonner au film l’ambiguïté et la dimension dramatique qui le caractérise. Ainsi, les différentes interprétations pourraient combattre à armes égales, Fritz Lang pourrait arrêter de culpabiliser d'avoir fait un film nazi un peu malgré lui, et Metropolis pourrait atteindre la note qu'il mérite 10/10. Voilà ce qui à mon sens aurait dû se passer :
Dark Maria (la femme-robot sous les traits de Maria) est amenée au bûcher par les ouvriers en colère. Freder, désespéré de voir son amour mourir (conscient que sans Maria, il sombrerait dans la folie), parvient à se départir des ouvriers qui le retiennent et se jette au feu. Joh arrive et voit son fils brûler aux côtés du robot qu'il a lui-même semé dans la ville. Maria se fait persécutée par Rotwang qui veut la posséder, elle s'enfuit et, arrivée sur le toit de la cathédrale, parvient à pousser Rotwang qui vient s'écraser au pied de la cathédrale. Maria est seule là-haut, elle contemple la ville : Freder mort dans le feu avec le robot, Joh au sol, pleurant son fils entouré de Josaphat et Der Schmale (son espion), Grot et les ouvriers à genou, comprenant que Freder a sauvé leurs enfants et qu'il est mort à cause d'eux, les enfants au loin entourés du personnel de la Cité des Fils. Elle redescend lentement et s'adresse à la foule, fait un discours à la Charlie Chaplin sur la colère et l’orgueil des hommes, et le film se termine sur l'appel qu'elle lance : rebâtissons ensemble notre ville.
La médiation ici n'est plus incarnée par le personnage de Freder, mais par sa mort, par l'expérience universelle de l'amour et du deuil. En fait, le scénario serait même plus cohérent puisqu'il reprendrait ainsi le thème chrétien de la mort du fils pour laver les péchés des hommes, et mettrait en lumière l'héroïne du film Maria qui est la seule qui a une véritable vision pour la paix entre les hommes. La morale serait ainsi une véritable morale chrétienne, et non pas une morale nazie décorée d'imagerie chrétienne, sans non plus devenir un film marxiste où le pouvoir se renverserait miraculeusement entre bourgeois et ouvriers.
Pour être claire : je ne pense pas que la fin que je propose est la meilleure fin possible, je pense que c'est la fin qui aurait dû être filmée par Fritz Lang s'il avait pu faire un director's cut et aller au bout de son histoire.