Le scénario repose sur une fable sociale aux lignes volontairement épaisses, articulée autour de la lutte des classes, de la déshumanisation du travail et de la réconciliation par une médiation morale. La structure est bipolaire, presque manichéenne, opposant un monde aérien de dirigeants à un monde souterrain d’ouvriers asservis par la machine. Cette simplicité narrative, souvent reprochée, est ici assumée comme un dispositif allégorique. Le récit progresse par tableaux symboliques plus que par psychologie fine, ce qui donne à l’ensemble une force mythologique mais limite parfois la complexité des enjeux. Le film gagne en lisibilité ce qu’il perd en subtilité, et inscrit clairement son propos dans une tradition de conte social et biblique.
La mise en scène est d’une rigueur et d’une ambition exceptionnelles pour son époque. Fritz Lang compose l’espace comme un système oppressif, où l’architecture devient langage idéologique. Les cadres sont pensés verticalement, écrasant les corps ou les isolant dans des lignes géométriques implacables. Les mouvements de foule, chorégraphiés avec une précision quasi mécanique, renforcent l’idée d’un collectif dépersonnalisé. La caméra, majoritairement fixe ou animée de mouvements lents et contrôlés, participe à cette sensation de fatalité. Chaque plan semble conçu comme une gravure animée, au service d’une vision totalisante du monde représenté.
L’interprétation s’inscrit pleinement dans les codes du cinéma expressionniste. Les acteurs privilégient le geste, la posture et l’expressivité corporelle à toute intériorité psychologique. Brigitte Helm impressionne par sa double composition, opposant une Maria messianique, hiératique et presque immobile, à son double mécanique, excessif, provocant et destructeur. Cette performance, fondée sur le contraste pur, est l’un des moteurs dramatiques du film. Les autres rôles, plus archétypaux, servent avant tout la lisibilité symbolique plutôt que l’émotion individuelle.
La direction artistique constitue l’un des sommets de l’histoire du cinéma. Les décors monumentaux, inspirés à la fois par l’Art déco, le Bauhaus et une vision futuriste industrialisée, structurent le film comme un monde autonome et crédible. Les machines, omniprésentes, ne sont pas de simples accessoires mais des entités quasi mythologiques, notamment dans la célèbre métaphore du Moloch. Les costumes participent à la hiérarchisation sociale, tandis que le travail sur les lumières, très contrasté, accentue les oppositions entre domination et servitude, surface et profondeur, contrôle et chaos.
Le montage adopte un rythme variable mais globalement maîtrisé. Les séquences de travail collectif sont montées de manière répétitive et métronomique, accentuant la monotonie et l’aliénation, tandis que les scènes de révolte ou de catastrophe accélèrent brutalement le tempo. Certains passages peuvent sembler étirés pour un regard contemporain, mais cette dilatation participe de l’effet hypnotique et rituel du film. Le montage privilégie l’impact visuel et symbolique à la fluidité narrative moderne.
La bande sonore, dans ses versions restaurées, repose sur la partition symphonique de Gottfried Huppertz, composée spécifiquement pour le film. La musique adopte une écriture wagnérienne, avec des leitmotivs clairement identifiables associés aux personnages et aux forces en présence. Les masses orchestrales soulignent la monumentalité des images, tandis que les passages plus lyriques accompagnent la figure rédemptrice de Maria. Le score joue un rôle structurel essentiel, donnant une respiration émotionnelle à un film muet qui aurait pu paraître écrasant sans cet accompagnement musical aussi narratif que dramatique.
L’ensemble artistique impressionne par sa cohérence et son ambition. Metropolis demeure une œuvre fondatrice, autant pour la science-fiction que pour le cinéma politique et symbolique. Malgré une naïveté idéologique assumée et certaines lourdeurs narratives, le film conserve une puissance visuelle, conceptuelle et musicale rare. Il s’impose comme une œuvre majeure, plus admirée pour sa vision et son héritage que pour son raffinement dramaturgique, mais toujours capable de fasciner par la force de son imaginaire et la radicalité de son geste.