Metropolis
8.1
Metropolis

Film de Fritz Lang (1927)

Le scénario repose sur une fable sociale aux lignes volontairement épaisses, articulée autour de la lutte des classes, de la déshumanisation du travail et de la réconciliation par une médiation morale. La structure est bipolaire, presque manichéenne, opposant un monde aérien de dirigeants à un monde souterrain d’ouvriers asservis par la machine. Cette simplicité narrative, souvent reprochée, est ici assumée comme un dispositif allégorique. Le récit progresse par tableaux symboliques plus que par psychologie fine, ce qui donne à l’ensemble une force mythologique mais limite parfois la complexité des enjeux. Le film gagne en lisibilité ce qu’il perd en subtilité, et inscrit clairement son propos dans une tradition de conte social et biblique.


La mise en scène est d’une rigueur et d’une ambition exceptionnelles pour son époque. Fritz Lang compose l’espace comme un système oppressif, où l’architecture devient langage idéologique. Les cadres sont pensés verticalement, écrasant les corps ou les isolant dans des lignes géométriques implacables. Les mouvements de foule, chorégraphiés avec une précision quasi mécanique, renforcent l’idée d’un collectif dépersonnalisé. La caméra, majoritairement fixe ou animée de mouvements lents et contrôlés, participe à cette sensation de fatalité. Chaque plan semble conçu comme une gravure animée, au service d’une vision totalisante du monde représenté.


L’interprétation s’inscrit pleinement dans les codes du cinéma expressionniste. Les acteurs privilégient le geste, la posture et l’expressivité corporelle à toute intériorité psychologique. Brigitte Helm impressionne par sa double composition, opposant une Maria messianique, hiératique et presque immobile, à son double mécanique, excessif, provocant et destructeur. Cette performance, fondée sur le contraste pur, est l’un des moteurs dramatiques du film. Les autres rôles, plus archétypaux, servent avant tout la lisibilité symbolique plutôt que l’émotion individuelle.


La direction artistique constitue l’un des sommets de l’histoire du cinéma. Les décors monumentaux, inspirés à la fois par l’Art déco, le Bauhaus et une vision futuriste industrialisée, structurent le film comme un monde autonome et crédible. Les machines, omniprésentes, ne sont pas de simples accessoires mais des entités quasi mythologiques, notamment dans la célèbre métaphore du Moloch. Les costumes participent à la hiérarchisation sociale, tandis que le travail sur les lumières, très contrasté, accentue les oppositions entre domination et servitude, surface et profondeur, contrôle et chaos.


Le montage adopte un rythme variable mais globalement maîtrisé. Les séquences de travail collectif sont montées de manière répétitive et métronomique, accentuant la monotonie et l’aliénation, tandis que les scènes de révolte ou de catastrophe accélèrent brutalement le tempo. Certains passages peuvent sembler étirés pour un regard contemporain, mais cette dilatation participe de l’effet hypnotique et rituel du film. Le montage privilégie l’impact visuel et symbolique à la fluidité narrative moderne.


La bande sonore, dans ses versions restaurées, repose sur la partition symphonique de Gottfried Huppertz, composée spécifiquement pour le film. La musique adopte une écriture wagnérienne, avec des leitmotivs clairement identifiables associés aux personnages et aux forces en présence. Les masses orchestrales soulignent la monumentalité des images, tandis que les passages plus lyriques accompagnent la figure rédemptrice de Maria. Le score joue un rôle structurel essentiel, donnant une respiration émotionnelle à un film muet qui aurait pu paraître écrasant sans cet accompagnement musical aussi narratif que dramatique.


L’ensemble artistique impressionne par sa cohérence et son ambition. Metropolis demeure une œuvre fondatrice, autant pour la science-fiction que pour le cinéma politique et symbolique. Malgré une naïveté idéologique assumée et certaines lourdeurs narratives, le film conserve une puissance visuelle, conceptuelle et musicale rare. Il s’impose comme une œuvre majeure, plus admirée pour sa vision et son héritage que pour son raffinement dramaturgique, mais toujours capable de fasciner par la force de son imaginaire et la radicalité de son geste.

MissChrysopee
8
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à ses listes Les meilleurs films avec des robots et Les meilleurs films de Fritz Lang

Créée

le 30 déc. 2025

Critique lue 5 fois

Miss Chrysopée

Écrit par

Critique lue 5 fois

1

D'autres avis sur Metropolis

Metropolis

Metropolis

8

Sergent_Pepper

3190 critiques

Hack to the future

À l’origine du futur se situe Metropolis : œuvre monstre, qui embrasse avec démesure la potentialité du cinéma, encore dans son âge muet, et qui, après les fresques monumentales de Griffith sur le...

le 28 févr. 2019

Metropolis

Metropolis

5

Chanlissard

29 critiques

joli mais trop policé

Metropolis nous fait par moments doucement sourire, il est emprunt d'un état esprit un peu vieillot, que l'on qualifierait de nos jours de réactionnaire. On sent Fritz Lang très influencé par son...

le 19 mars 2014

Metropolis

Metropolis

10

EIA

250 critiques

"Entre la tête et les mains, il doit y avoir le coeur."

Qu'est ce qui a été réellement inventé en matière de science fiction après ce film? J'aimerais bien qu'on me le dise... Il y a tout ici. Les décors, ces tours qui montent, gigantesques, ces...

le 10 août 2013

Du même critique

Vol au-dessus d'un nid de coucou

Vol au-dessus d'un nid de coucou

9

MissChrysopee

174 critiques

La dignité en résistance

Vol au-dessus d’un nid de coucou déploie sa tempête silencieuse avec une précision qui glace encore le regard près d’un demi-siècle après sa sortie. Forman n’offre pas un simple drame psychiatrique...

le 4 déc. 2025

Virgin Suicides

Virgin Suicides

8

MissChrysopee

174 critiques

Critique de Virgin Suicides par Miss Chrysopée

Le récit s’ouvre dans une banlieue américaine des années 1970, derrière les volets pastel d’une maison où les Lisbon tentent d’éteindre l’incendie intérieur de leur benjamine, Cecilia. Sa tentative...

le 7 déc. 2025

Peau noire, masques blancs

Peau noire, masques blancs

9

MissChrysopee

174 critiques

L’homme est une invention qu’il faut sans cesse réinventer

Frantz Fanon, jeune psychiatre martiniquais, dissèque avec une rigueur clinique et une puissance poétique rare la construction du « Noir » par le regard du « Blanc », et la manière dont ce regard...

le 29 oct. 2025