Metropolis
8.1
Metropolis

Film de Fritz Lang (1927)

En regardant Metropolis, un mot nouveau m’est venu à l’esprit : fascichiant.


Je serai honnête. Je viens de voir pour la première fois ce film qui m’a fasciné autant qu’il m’a ennuyé. Et pourtant, je le considère comme un chef d’œuvre. Car, souvent, les causes de l’ennui sont dues à l’abandon de ces mêmes qualités fascinantes.



  • La beauté du parallèle


Quand le film débute, son esthétique unique et éminemment moderne me saisit. Je suis pleinement fasciné par ce spectacle. Je n’ai aucun doute, je regarde une œuvre d’art. Mes yeux se suffisent à eux-mêmes, les oreilles sont un accessoire.



Metropolis est « le plus merveilleux livre d’images qui puisse se composer » (Luis Buñuel)



Mais l’esthétique est peu à peu mise en retrait pour raconter une histoire, pour placer des personnages, pour construire un récit. Là, mes yeux quittent leur contemplation et je commence à m’ennuyer.


Cet aspect purement esthétique, je ne le retrouverai qu’à la fin. Quand la cité parfaite du début devient chaos. A l’image de cette ville régie par le parallélisme, le début et la fin tracent une même ligne de beauté. Et au milieu, le vide nécessaire à les séparer.


L’autre ennui vient du jeu des acteurs. Sobre pour certains, excessif pour d’autre. J’essaie de mettre ça sur le compte du film muet. Le plus étrange reste l’interprétation de Brigitte Helm. Quand elle est Maria, son jeu confine au ridicule, pour le spectateur moderne que je suis. Mais quand elle est L’homme machine, je suis de nouveau fasciné. Son corps se désarticule à l’envie, elle est une marionnette aux gestes fous. Elle est incroyable. De nouveau, ce sentiment de parallèles…


Mais autant je m’attendais à un choc esthétique, que j’ai eu, autant j’ai été saisi par le caractère politique du film.


Je passerai outre l’iconographie et la symbolique religieuse. Mon manque d’intérêt sur ce sujet fait que je n’y attarderai pas (je vous conseille la lecture des articles cités en fin de critique).



  • Des ouvriers déshumanisés


J’ai été saisi dès le début du film par ces ouvriers pliés, courbés par le poids de leur labeur. Cette longue procession de travailleurs, qui alternent les quarts, est une fois encore un parallélisme incroyable, entre les hommes broyés et ceux qui savent partir à l’abattoir. Ces longs couloirs sont les veines qui aliment en ouvriers le cœur d’une machine impitoyable.


Des hommes dont on nie l’humanité, puisqu’ils ne sont que des numéros. Ils vivent même selon un autre temps, une autre horloge où les journées ne font pas vingt-quatre heures, mais dix heures, correspondant au rythme de travail des équipes.


Bien avant Les temps modernes de Chaplin, Fritz Lang expose la stupidité des taches répétitives.


Cette Métropole est construite pour que deux mondes vivent en parallèle et ne se croisent jamais. La classe dirigeante vit dans la paix, la joie, l'harmonie et l'insouciance. Les formes du décor avec de nombreuses lignes courbes s'opposent aux lignes verticales et horizontales où croupissent les travailleurs de la partie souterraine. Un curieux mélange d’art déco et d’architecture soviétique.


A la limite de la caricature, le film pose avec force le germe d’une lutte des classes.


Et lutte, il y aura, mais pas celle que je pensais.


Au départ, j’ai été surpris de voir le caractère politique, voire revendicatif, du film. Mais les turpitudes romantiques et religieuses ont douché mon enthousiasme sur ce point. De même que l’issue de cette lutte des classes. J’ai été désagréablement surpris de voir que la foule des ouvriers se voit décrite en masse imbécile, se laissant guider par ses instincts ou manipuler par des démagogues.


Or en substituant la collaboration de classes (via le rôle du Médiateur qui rapproche les deux parties) à la lutte des classes, Metropolis reprend, ou plutôt annonce, l’un des principes fondamentaux d'organisation sociale du fascisme, repris par les nationaux-socialistes sous le terme Volksgemeinschaft (communauté du peuple), une société dont le but était de transcender les différences de classes.



  • Les germes du fascisme


Pour mieux appréhender cette question, j’ai lu quelques articles ici et là. Pour ne pas les plagier, je recopie ici certains extraits, qui me permettent de résumer la problématique (avec un minimum d’effort et de construction intellectuelle personnelle, bref je suis une feignasse).


Petit contexte historique d’abord. Les gens cultivés et les fainéants n’ont qu’à sauter la partie grise.


Fritz Lang entreprend en Allemagne le tournage colossal de Metropolis en 1926. Le régime de Weimar amorce à peine la sortie d’un effroyable marasme économique. La grande inflation de 1923 a ruiné les classes moyennes. Une dizaine de députés nazis siègent au Reichstag, et Adolf Hitler vient de publier Mein Kampf. En Italie, Benito Mussolini et son parti fasciste contrôlent tous les pouvoirs. Staline est le maître de l’Union soviétique.


« F. Lang et T. von Harbou conduisent leur raisonnement avec une logique simpliste certes, mais sans faille : ils démontrent d’abord que le capitalisme effréné réduit les travailleurs à l’état d’esclaves robotisés. Ensuite, ils montrent comment la révolte des ouvriers, facilement manipulables, ne provoque qu’horreurs et destructions. Patrons et ouvriers (capitalistes et communistes ?) sont décrits, tour à tour, comme les timoniers du désastre. Une seule chance de salut : l’amour des classes, la réconciliation générale grâce au coeur du médiateur. » (Ignacio Ramonet, dans Le Monde diplomatique, qui est aussi à l’origine du contexte historique ci-dessus )


« Le film propose la réconciliation pacifique des classes dominantes et ouvrières. La fin de Metropolis illustre la maxime qui ouvre le film : le cœur est le médiateur entre la main et le cerveau. Visiblement, la lutte des classes n’est pas au programme chez Fritz Lang. Ce projet de réconciliation des groupes sociaux (impossible chez Marx) préfigure le projet politique du fascisme qui se propose de dépasser la lutte des classes et d’unir chaque individu dans une « communauté » (la Volksgemeinschaft des Nazis) guidée par les intérêts supérieurs du pays ou soumise à la réalisation d’un projet idéologique. « (Source)


« Métropolis, totalement imprégné d’idéalisme chrétien, prêche la Sainte Alliance du Capital et du Travail. On doit ce discours au sujet écrit par Théa von Harbou, scénariste de talent, alors l’épouse de Fritz Lang. La collaboration artistique du couple durera au delà de leur séparation en 1931. Leur divorce est officialisé en 1933. Théa von Harbou rejoindra le parti nazi alors que Lang prendra le chemin de l’exil. » (Source)


« La troublante prescience de Metropolis, quant à l’évolution politique, sociétale, morale et culturelle de l’Allemagne des années 1930-40, ressort à la fois dans les tendances autoritaires du maître de la mégapole, sensibles dès le début du film, où on le voit dans une attitude très napoléonienne, une main droite glissée entre les deux pans de sa veste dans l’autodafé de la femme-machine (à relier avec les cérémonies de destructions par le feu de livres non conformes à l’esprit allemand à Berlin et dans une vingtaine de villes universitaires, le 10 mai 1933), dans son arrière-plan ésotérique -dont Himmler était un maniaque- et sa conception architecturale.


Sur ce dernier point, le stade où s’entraîne la jeunesse dorée de la Cité des fils annonce le style néoclassique en vogue sous le IIIe Reich. La course elle-même semble tout droit sortie des Dieux du stade, de Leni Riefenstahl. » (Source)


Alors, attention, je ne dis pas là que Metropolis est un film nazi (oui, là, c’est moi qui recommence à penser tout seul). Avec Metropolis, je m’attendais à l’esthétique, à un décalage dû au caractère muet de l’œuvre, à un jeu d’acteur inhabituel, mais je ne connaissais pas ce caractère politique, qui m’a troublé. J’aime particulièrement cet avis du réalisateur sur son propre film.



« Je n’aime pas Metropolis parce que je trouve que le film essaie de régler un problème social d’une manière puérile. » (Fritz Lang)



Effectivement, j’ai trouvé l’approche parfois grossière et naïve. Sauf que moi, on m’a spoilé l’Histoire. Pour avoir un peu suivi ma prof d’Histoire au lycée ou Julien Lepers à Questions pour un champion, je sais qu’il y a eu la montée des fascismes, la Deuxième Guerre Mondiale, que le XXe siècle est celui des extrêmes


Je reprendrai mon terme du début : fascichiant. Le romantisme et la naïveté sont pesants. Cette illustration extrêmement épurée, notamment via l’esthétique, et futuriste d’une époque agitée de l’Allemagne d’entre deux guerres est fascinante.



  • La page pute


Pour le plaisir, je mets ici deux citations assez célèbres de contemporains, lors de la sortie du film.



« Je viens de voir un film stupide. Je ne crois pas qu'il y ait moyen d'en faire un qui soit plus bête que celui-là. Il s'appelle Metropolis et est une production de la UFA, […] qui vante à son public les sommes qu'elle a dépensées pour le réaliser. Et malheureusement le film est une synthèse de toutes […] les platitudes que nous connaissions, agrémentées d'une sauce sentimentale unique en son genre. Le pis est que ce film idiot […] gaspille de très belles possibilités. » (H.G. Welles)



Ou encore



«Metropolis n'est pas un film unique. Ce sont deux films collés par le ventre, mais avec des nécessités spirituelles divergentes, d'un extrême antagonisme. Ceux qui considèrent le cinéma comme un discret conteur d'histoires éprouveront avec Metropolis une profonde déception. Ce qui nous y est raconté est trivial, ampoulé, pédant, d'un romantisme suranné. Mais si à l'anecdote nous préférons le fond plastico-photogénique, alors Metropolis comblera tous les vœux, nous émerveillera comme le plus merveilleux livre d'images qui se puisse composer. […] Si à Fritz Lang échoit le rôle de complice, c'est son épouse, la scénariste Thea von Harbou, que nous dénonçons comme auteur de ces tentatives éclectiques de dangereux syncrétisme.» (Luis Buňuel)




  • En savoir plus


Les articles où j’ai trouvé de la documentation :
http://dma1.over-blog.com/article-metropolis-de-fritz-lang-88069382.html


http://revuesocialisme.pagesperso-orange.fr/s10lang.html


http://flaneriescinema.over-blog.com/article-metropolis-105412968.html

Caledodub
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le 15 mars 2016

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Caledodub

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