"Midsommar" est tellement riche qu'il se prête à de multiples lectures. Il raconte le deuil de Dani qui parvient à le surmonter en intégrant une communauté. On peut ausi en faire une lecture féministe : Dani est une jeune fille qui se libère de sa dépendance à son copain en devenant la reine d'une communauté matriarcale après avoir traversé des épreuves et après l'élimination de tous les membres masculins de la bande. C'est aussi un film qui décortique la mécanique bien huilée d'une communauté fermée et archaïque aux allures de secte qui sélectionne les faibles (ici, Dani l'endeuillée inconsolable), panse leurs plaies et les accueille en son sein, tout en faisant disparaître les indésirables (les forts, les individualistes) et autres réfractaires. Tous ces niveaux de lecture sont passionnants, mais il est impossible de les passer en revue de manière détaillée. J'ai même entendu que tout le séjour de Dani et ses amis dans la communauté Hårga pouvait n'être qu'un mauvais trip suite à sa prise de champignons hallucinogènes. Et pourquoi pas ?
J'ai plus envie de parler de la forme que du fond. "Midsommar" est d'abord un pur film d'horreur qui mise tout sur son atmosphère. C'est elle qui me fascine, ainsi que ce sur quoi elle se base. Il est rare d'expérimenter un film qui fonctionne aussi longtemps sur la sensation de malaise (presque trois heures pour la version director's cut !). Récemment, je ne vois que "Ne dis rien" qui parvient à ne jamais relâcher la pression du début à la fin.
"Midsommar" est un film de malaise plus que de peur. On a droit à quelques irruptions d'horreur tétanisantes (la fin de l'ättestupa ou l'aigle de sang), mais elles sont rares et brèves.
La méthode d'Aster pour instaurer le malaise permanent, c'est de vicier et de détourner tout ce qui peut être positif ou rassurant habituellement.
Ici, pas d'obscurité, de coins sombres, mais un soleil qui brille impitoyablement, un ciel bleu sans nuages.
Pas de maison délabrée, de château lugubre, de bâtiment labyrinthique, mais une immense clairière, un espace bien dégagé, sans possibilité de cacher un secret. Tout est exposé, bien visible. Le dortoir est lumineux, très haut de plafond, magnifiquement décoré.
Pas de personnages patibulaires, bizarres, inquiétants, mais des gens souriants, avenants, aimables, bienveillants, pédagogues, patients.
Pas de noir, mais des couleurs vives et surtout, du blanc immaculé partout, dans les vêtements, les nappes, les draps.
Pas de crucifix à l'envers ou autres symboles démoniaques, même cachés, mais des fleurs partout, dans les jardins, sur les tables, sur les vêtements brodés, dans les couronnes, sur le mât.
Aster nous fait entrer dans un paradis. Rien a priori ne constitue une menace.
Et pourtant, à peine passé le joli portique en forme de soleil, on sent une menace. Elle est invisible, intangible, mais elle est bien là. Comment l'expliquer ? C'est cette difficulté à expliquer la menace qui nous met mal à l'aise. Elle apparaît bien avant l'horrible conclusion de la première cérémonie macabre.
L'art d'Aster est de jouer avec différents niveaux d'intensité de l'horreur. Son film baigne dans une sensation de nausée permanente qu'il ponctue de brèves montées paroxystiques d'horreur viscérale.
D'où vient la sensation de nausée ? Bizarrement, elle vient des sourires, des accolades, des gestes de sollicitude, de la lumière, des couleurs, des fleurs, des banquets, des danses. De choses positives. Mais nous ne sommes pas longs à comprendre que cette communauté si accueillante n'est rien d'autre qu'une secte. On sait inconsciemment que tout est un petit peu trop beau pour être vrai, que tout ça doit cacher quelque chose de plus sombre, qu'à toute lumière correspond une ombre quelque part. Cette nausée ne nous quitte jamais, qu'on soit dans une scène de foule ou une scène intimiste.
Le talent d'Aster pour créer cette nausée était déjà flagrant dans "Hérédité", mais elle était associée à la pénombre d'une maison et d'une famille repliée sur elle-même. Dans "Midsommar", Aster crée la nausée dans un espace ouvert, ensoleillé et au sein d'une famille étendue et accueillante (la communauté Hårga), et il le fait avec un brio encore plus impressionnant.
Il arrive à maintenir la sensation de malaise sans céder au gore. Les visiteurs indésirables sont éliminés sobrement ou de manière invisible. Les membres de la communauté gardent leur bienveillance et leur calme en toutes circonstances. Tout est dans la retenue pendant les 3/4 du film en somme. Il n'y a que dans la longue et cruelle cérémonie finale qu'Aster lâche les chevaux.
Aster nous prouve qu'on peut faire peur avec la beauté, la lumière, les couleurs, les sourires; il suffit de les pervertir juste un peu. Un poil pubien dans une petite tourte, une goutte de sang dans un jus de fruits, une couronne de fleurs et un costume de cérémonie trop chargés, une image dérangeante sur une jolie banderole colorée, des toits bizarrement inclinés, des regards un peu trop fixes ou insistants, un soleil un peu trop aveuglant, des couleurs trop vives. L'horreur n'est jamais loin sous les fleurs et les sourires. Elle rampe, elle suinte en silence et fait flotter une légère odeur écoeurante de fleurs en train de faner ou de viande pourrissante sur le film.
La photo est évidemment somptueuse, les couleurs éclatantes. Les décors exquis, avec leurs indices dessinés partout sur les murs, mériteraient d'être étudiés. La musique est parfaite, toute en tension et en dissonances sobres, excepté le grandiose morceau final.
Florence Pugh fait très forte impression. Ce petit bout de femme fait preuve d'une présence et d'un tempérament phénoménaux, en contraste avec son visage enfantin.