Il y a des films qui vous saisissent dès les premières minutes et ne vous lâchent plus. "Minotaure" est de ceux-là. Dès l'ouverture, quelque chose dans la froideur du cadre, dans la façon dont les personnages s'évitent du regard tout en partageant le même espace, installe un malaise diffus, presque physique. On est chez Zvyagintsev : on est en territoire hostile, et pourtant familier.
Librement adapté de "La Femme infidèle" de Chabrol, le film n'a pourtant rien d'un exercice de style. Zvyagintsev s'empare du matériau originel comme d'un prétexte pour dire quelque chose de bien plus vaste. Ce thriller conjugal tendu, cette histoire d'un homme qui découvre la trahison et décide de la régler à sa manière, devient sous sa direction la métaphore glaçante d'un pays en train de se désintégrer de l'intérieur.
Ce qui frappe, c'est la précision chirurgicale de l'écriture. Rien n'est gratuit. Un bronzage, une conversation anodine sur le ménage, le reflet d'une rivière, tout finit par résonner, par trouver son sens dans l'architecture du récit. On pense avoir compris une scène, et le film vous montre, plus tard, qu'on n'en avait saisi qu'une partie. C'est vertigineux, et profondément satisfaisant.
Gleb, le personnage central magistralement incarné par Dmitriy Mazurov, est un monstre poli. Un bourgeois qui sourit, qui contrôle, qui enseigne à son fils que montrer l'incertitude est une faiblesse. Derrière la façade de l'homme respectable, il y a quelqu'un de prêt à tout pour préserver ses intérêts, y compris sacrifier des innocents. La Russie contemporaine est là, toute entière, dans ce portrait d'un homme qui se ment à lui-même pour ne pas voir l'effondrement.
Car la guerre est partout dans le film, et nulle part frontalement. Elle s'infiltre : une affiche de propagande aperçue en passant, un tag pacifiste sur un mur, un homme amputé dans un couloir, un convoi de chars au loin. Personne ne la regarde vraiment. Chacun détourne les yeux, feint la sérénité, continue de vivre comme si. Cette sidération collective, cette lâcheté ordinaire érigée en mode de survie, Zvyagintsev la filme avec une sobriété qui fait froid dans le dos.
Et puis il y a la mise en scène, d'une rigueur absolue. Zvyagintsev construit la tension comme on monte une pression, lentement, inexorablement, jusqu'à un plan final qui vous coupe le souffle. La photographie de Mikhaïl Kritchman atteint ici quelque chose de sublime, cette lumière froide, ces cadrages qui enferment les personnages dans leurs propres mensonges. On ressort de la salle comme on sort d'un mauvais rêve, encore habité par les images.
Minotaure est une œuvre exigeante, mais généreuse pour qui accepte de s'y perdre. Un film qui parle d'un mari, d'une femme, d'un amant,- et qui dit, en creux, la ruine d'un pays, la gangrène du pouvoir, le prix du silence. Zvyagintsev n'a jamais été aussi précis, aussi implacable. La Palme d'or 2026, vraiment, n'aurait pas été volée...